Le MoMA : un musée fondé par des femmes.

1913. New York. L’Exposition internationale d’art moderne (1), l’Armory Show, provoque un véritable séisme dans le monde de l’art. Les quelques 1 600 œuvres européennes et américaines, parmi lesquels le Nu descendant l’escalier n°2 de Marcel Duchamp (2), déclenchent une avalanche de critiques. Le New York Times affirme qu’elles pourraient « perturber, dégrader, si ce n’est détruire non seulement l’art, mais aussi la littérature et la société. » !
Si pour certains cette exposition est une abomination, pour d’autres, elle est une véritable révélation.
Lillie Plummer Bliss (3) est conquise. Elle s’y rend chaque jour, éduquant inlassablement son œil sur les Corot, Courbet, Daumier, Degas, Gauguin Van Gogh, Pissarro,… Cette exposition lui permet surtout de découvrir Paul Cézanne : un véritable coup de foudre concrétisé en premier lieu par l’achat de lithographies, et le début de l’une des plus importantes collections privées aux Etats-Unis – 36 œuvres au total. Cette jeune femme est du genre discret : épouse d’un riche et influent marchand de textile, c’est anonymement qu’elle a participé au financement de l’événement sur les conseils du peintre Arthur Davies, l’un des organisateurs, et artiste qu’elle soutient de longue date. Lizzie est également une pianiste accomplie et elle a contribué à fonder la Juilliard School.

1929. Un comité de riches amateurs et collectionneurs américains signe un manifeste. Ils annoncent deux intentions :
1/ tenir, dans les deux années qui viennent, une série d’expositions qui fournissent une présentation aussi complète que possible des grands maîtres modernes – américains et européens – depuis Cézanne jusqu’à nos jours ;
2/ ouvrir un musée public permanent qui fera régulièrement l’acquisition d’œuvres d’art moderne.

En ce début de 20
e siècle, l’art moderne est loin d’avoir la cote. L’idée d’ouvrir un lieu dédié a pourtant germé chez ses fervents amateurs. Elles sont trois à la manœuvre, trois femmes, amies d’artistes, collectionneuses et mécènes. Lillie bien sûr, Mary Quinn Sullivan (4), professeur d’art mariée à un avocat, et Abby Aldrich Rockefeller (5), l’épouse de John D. Rockefeller Jr. Les « Ladies du MoMA » diffèrent par leurs origines sociales, leurs personnalités et leurs sensibilités, mais elles ont en commun un goût prononcé pour l’art moderne qui suscite la réprobation de leur famille. Elles se sont rencontrées dans les cercles de la bonne société new-yorkaise et ambitionnent de créer un musée d’un nouveau genre.
8 novembre 1929. Le Museum of Modern Art (6) – MoMA – ouvre à quelques blocs de Wall Street, peu après le premier krach boursier de l’histoire contemporaine.
« Que la métropole américaine n’ait pas de galerie d’exposition de ce type est extraordinairement anormal », affirme alors Alfred H. Barr, jeune directeur à 27 ans de ce futur emblème de la ville (il en sera directeur jusqu’en 1943). Il compare cette situation aux « collections publiques modernes de Londres, Paris, Berlin, Munich, Moscou, Tokyo, Amsterdam. C’est vers elles que New York doit se tourner pour trouver des idées, car chacune a résolu le problème auquel est confronté New York. » À l’instar du musée du Luxembourg dédié à l’art contemporain quand le Louvre est consacré aux œuvres du passé, le MoMA se veut complémentaire du Metropolitan Museum of Art.

« Quand commence le récit de l’art moderne ? » a été l’une des principales interrogations des vingt-cinq premières années du MoMA. En 1929, la date de 1880 correspondait à une période de cinquante ans d’un esprit moderne que le musée se proposait de faire connaître au public new-yorkais.

Pour la toute première exposition associant Cézanne à Gauguin, Seurat et Van Gogh, Lillie Bliss prête les toiles de sa collection, dont le Grand Baigneur de Cézanne (7) : ce personnage au physique gauche occupe habituellement la place centrale de son salon, au-dessus de la cheminée. Il prendra bientôt place sur les cimaises du tout nouveau musée d’art moderne.

Lillie, devenue vice-présidente du conseil d’administration du musée, meurt en 1931. Elle lègue à la toute jeune institution la crème de sa collection estimée à l’époque à 1,14 millions de $ et comprenant des œuvres européennes de la fin du 19e et du début du 20e siècle de Daumier, Degas, Seurat, Gauguin, Derain, Matisse, Modigliani, Picasso, Redon, Renoir, Rousseau, ou Toulouse-Lautrec, et des œuvres d’artistes américains contemporains tels Davies, Kuhn ou Prendergast. Ces œuvres vont former le noyau de la collection du MoMA et garantir sa pérennité. À quelques conditions près. Pour que ce legs exceptionnel devienne effectif, le musée avait un délai de trois ans pour répondre à certaines conditions financières indispensables à l’établissement de sa pérennité : une levée de fonds d’un million de $. Ce qui est fait en mars 1934.
Les termes du legs autorisent également le musée à vendre ou échanger des œuvres de sa collection au profit d’autres acquisitions. Ainsi Les Demoiselles d’Avignon de Picasso sont achetées 28 000$ en 1939, grâce à la vente pour 18 000 $ des Jockeys à cheval devant les collines de Degas complétée par 10 000$ en cash. Deux ans plus tard, La Nuit étoilée de Van Gogh est acquise en échange de deux Cézanne et un Toulouse-Lautrec. Seules deux œuvres de Cézanne, les favorites de Lillie, Nature morte aux pommes (8) et Nature morte, pot de gingembre, sucrier et oranges (9) doivent être maintenues dans les collections du MoMA.
 
Le contexte historique de la Seconde Guerre mondiale s’est révélé également propice à l’acquisition d’œuvres d’art moderne par les musées et collectionneurs américains. L’épuration nazie n’a pas épargné le domaine des arts, comme l’illustre la célèbre vente aux enchères de juin 1939 qui eut lieu à Lucerne, en Suisse. Vente organisée par Goebbels pour se débarrasser de ce qui était alors considéré comme l’« art dégénéré » : 125 toiles ont ainsi été acquises par des marchands étrangers et préservées. Elles ont profité en particulier aux collections américaines, dont celle du MoMA, qui devient la vitrine de l’art moderne. Au lendemain de cette vente, de nombreux artistes trouvent refuge aux Etats-Unis, ce qui a eu pour effet d’amplifier la diffusion de cet art d’avant-garde. La collection du MoMA devient donc un refuge pour certaines œuvres menacées de destruction, tel Carré blanc sur fond blanc de Malevitch acheté au musée de Hanovre par Abby Rockefeller et sorti d’Allemagne clandestinement.

Lorsque Lillie Bliss meurt, Abby Aldrich Rockefeller, qui en a été la trésorière puis la vice-présidente, laisse la place à son fils Nelson, qui en devient président. Mary Sullivan démissionne en 1933 de son poste de commissaire au conseil d’administration du musée et devient administratrice honoraire à vie en 1935. Elle meurt en 1939. Une amnésie collective occulte alors, pendant plusieurs décennies, le rôle décisif de ce trio féminin dans la naissance du MoMA.

2014. Le MoMA fait l’acquisition de la vidéo Insistence (10) créée par Andrea Geyer ; cette oeuvre révèle un réseau massif de femmes ayant tracé le paysage culturel du modernisme. L’artiste avait  commencé sa recherche sur les actions des trois fondatrices du MoMA pour découvrir que, bien que certaines femmes soient nommées dans l’histoire du modernisme, leurs contributions n’ont pas été pleinement prises en compte.

(1) Exposition internationale d’art moderne, Armory Show,1913. New York. Affiche.
(2) Marcel Duchamp (1887-1968), Nu descendant l’escalier n°2, 1912. Huile sur toile, 147 x 90 cm.
(3) Lillie Plummer Bliss (1864-1931). Photographie.
(4) Mary Quinn Sullivan (1877-1939). Photographie.
(5) Abby Aldrich Rockefeller (1874-1948). Photographie.
(6) Première exposition « Cézanne, Gauguin, Seurat, van Gogh », du 8 novembre au 7 décembre 1929. MoMA.
(7) Paul Cézanne (1839-1906), Le Baigneur, vers 1885. Huile sur toile, 127 x 97 cm.
(8) Paul Cézanne, Nature morte aux pommes, 1895-1898. Huile sur toile, 68,6 x 92,7 cm.
(9) Paul Cézanne, Nature morte, pot de gingembre, sucrier et oranges, 1902-1906. Huile sur toile, 60,6 x 73,3 cm.
(10) Andrea Geyer (1971), Insistence, 2013. Vidéo.