URBEX – Urban Exploration

1793. Paris. Une légende raconte qu’un carrier se serait perdu en s’aventurant dans les sous-sols parisiens dans le but « d’emprunter » quelques bouteilles de Chartreuse, d’après les mauvaises langues. Philibert Aspairt fut finalement retrouvé onze ans plus tard, identifié par un trousseau de clé qu’il portait à sa ceinture. Il serait donc la première personne à avoir pratiquer l’exploration urbaine. Et là, vous vous demandez « qu’est-ce que l’exploration urbaine ? « .

Églises, souterrains, catacombes, bâtiments officiels, toits d’immeubles… les adeptes de l’exploration urbaine s’aventurent partout où ils n’ont pas le droit d’aller. À l’origine, il s’agissait d’un passe-temps basé presque uniquement sur le bouche à oreille, puis l’Urbex a littéralement explosé avec l’arrivée d’Internet. L’engouement pour cette activité est grandissant, mais pourquoi donc ?

Début du 20e siècle. États-Unis. Les racines de l’exploration urbaine trouvent leur source avec l’arrivée du métro new yorkais. Très tôt, certains explorateurs en deviennent accros et tentent d’en explorer les moindres recoins. De nombreux accidents surviennent : en 1904, Leidschmudel Dreispul  meurt percuté par un train alors qu’il explorait les nouveaux tunnels du métro.

Mais c’est véritablement dans les années 1990 au Canada que se développe l’Urbex. Jeff Chapman alias Ninjalicious est celui qui a popularisé l’expression « exploration urbaine » ainsi que sa pratique. Avant sa mort en 2005, il publie Access All Areas : a user’s guide to the art of urban exploration (entrez partout : un guide sur l’art de l’exploration urbaine), un ouvrage contenant les règles basiques et de bon sens de tout urbexeur :
– ne jamais dégrader, ni forcer l’entrée d’un lieu, toujours le respecter.
– rester discret lors de l’exploration afin de ne pas déranger le lieu.
– ne rien laisser sauf ses empreintes, ne rien prendre sauf des photos.

En France, bien avant que ne soit popularisée cette pratique, nombreuses étaient déjà les hordes d’étudiants ou de drôles de personnages à descendre dans les catacombes parisiennes pour y organiser des concerts, réunions secrètes et soirées clandestines. Si bien que le 2 novembre 1955, un arrêté préfectoral a interdit la visite et l’exploration des carrières souterraines. Cependant, comme l’interdit attire, nombreux sont les visiteurs à se risquer. Pour veiller à leur sécurité, l’équipe de recherche et d’intervention en carrière (ERIC) est fondée en 1983.

L’exploration urbaine s’exerce dans trois domaines majeurs :
Les friches : châteaux, manoirs, usines, ouvrages militaires (1), bunkers, hôpitaux, écoles, sanatoriums, etc. Tous les bâtiments abandonnés.
Le cataphile regroupe tout ce qui est souterrain construit par l’homme ce qui le distingue du spéléologue : carrières, mines, catacombes (2), galeries techniques, etc.
La toiturophilie : la visite des toits des immeubles, bâtiments divers, grues, tour de grande hauteur  (3) afin d’avoir un autre regard sur la ville.
Explorer n’a rien d’anodin et se révèle souvent dangereux. Le 12 janvier 2017, le jeune photographe lyonnais Maxime Sirugue a été victime de l’Urban Climbing, discipline qui consiste à escalader en toute illégalité les bâtiments et les monuments sans sécurité (4). Connu sous le pseudo Siirvgve, il s’est tué en chutant d’un pont à l’âge de 18 ans. Une sortie d’exploration urbaine doit se préparer. Tous les paramètres doivent être pris en compte pour appréhender chaque lieu.

Durant de longues années, les adeptes de l’exploration urbaine ont souhaité rester loin des projecteurs, et ce pour diverses raisons. La principale étant de garder cette discipline illégale à l’abri des regards afin de pouvoir la pratiquer en toute sérénité. Les explorateurs n’échangent pas avec les inconnus. Il faut faire ses preuves. La recherche est une grande part du travail de l’explorateur, un travail méthodique, historique, parfois généalogique qui prend beaucoup de temps. Jusqu’au début des années 2000, les membres de cette communauté Urbex se connaissent à peine et profitent encore de la clandestinité. Mais la discrétion n’est plus de mise aujourd’hui, bien au contraire.
L’arrivée  de la photographie numérique, d’Internet et des réseaux sociaux a complètement chamboulé les règles et les méthodes. Internet a fait prendre conscience que personne n’était jamais vraiment seul à faire quelque chose d’atypique. C’est le tournant. Plusieurs explorateurs ouvrent des blogs et se lancent dans la documentation photographique de leurs découvertes. Les forums sur le sujet se multiplient et les explorateurs se rencontrent. Si bien que certains lieux sont devenus des incontournables, comme la ville de Pripyat, (5) située à 3 km de la centrale nucléaire de Tchernobyl, prise d’assaut par les amateurs d’Urbex. Son caractère historique et dangereux ne faisant qu’accentuer le mythe. Autres « mythes » de l’Urbex, le monument Buzludzha (6) en Bulgarie, qui est l’ancienne salle de congrès soviétique aujourd’hui abandonnées, et un symbole typique de la démesure architecturale soviétique. Ou encore, l’ancienne prison de Loos (7), située dans le nord de la France, particulièrement appréciée par les explorateurs urbains.
Il y a donc une sorte de paradoxe dans l’exploration urbaine : d’un côté l’envie de partager ses photos pour témoigner de ce que l’on a vu, et de l’autre la peur d’une popularisation de la pratique qui contribuerait à la dégradation accélérée des sites. On constate également depuis quelques années un esprit de « compétition » plutôt malsain chez certains, qui suscite beaucoup de jalousies et d’insultes sur les réseaux sociaux. C’est à celui qui aura fait et posté sur le Web les images d’un lieu extraordinaire jusqu’alors resté à l’abri des regards, au risque parfois de laisser trop d’indices sur sa localisation.

Cependant, un autre courant éloigné de la photographie, fidèle aux principes d’origine de l’Urbex, agit dans l’ombre et œuvre à réparer le patrimoine de manière clandestine.
2005. Le groupe Untergunther (8), basé à Paris, a ainsi réparé de manière secrète l’horloge du Panthéon (9) pendant plus d’un an pour pallier les manquements des autorités. Ces dernières piquées au vif, ont décidé par la suite d’entamer des poursuites au lieu de les remercier ! Le groupe Untergunther a gagné son procès.
Cette mésaventure n’a pas empêché les membres d’Untergunther de continuer leur travail de fourmi, dissimulés, au rythme d’un chantier tous les un ou deux ans : la rénovation d’un abri anti-bombardement du début du 20e siècle, une crypte du XIIe siècle, et de bien d’autres lieux encore non identifiés…


« Je regardais autour de moi. Nous étions au centre d’un carrefour, auquel deux routes venaient aboutir, toutes deux sombres et étroites. Laquelle convenait-il de prendre ? » Jules Verne (1828-1905), Voyage au centre de la terre, Chapitre VII (1864).


(1)
Lana Sator, Usine de missiles Energomash. Russie, 2011.
(2) MonsieurKurtis, Catacombes de Paris, 2012.
(3) MonsieurKurtis, Hong Kong, 2015.
(4) Maxime Sirugue alias Siirvgve (1998-2017), Lyon.

(5) Ville de Pripyat, (école).
(6) Buzludzha en Bulgarie.
(7) Romain Veillon, ancienne prison de Loos.
(8)
Logo d’Untergunther
(9)
Untergunther – Horloge du Panthéon, 2005.