AESTHETIC MOVEMENT – La beauté de l’art

1860-1900. Angleterre. Un groupe d’artistes-esthètes (Dante Gabriel Rossetti, Edward Burne-Jones,  William Morris, Everett Millais, James McNeil Whistler, Frederic Leighton, Charles Dodgson, Clementina Hawarden, David Wilkie Wynfield, Julia Margaret Cameron, Charles Lutwidge Dodgson, Edward William Godwin, etc.) naît en réaction à la laideur et au matérialisme de l’Angleterre industrielle. Ils ne veulent plus des préceptes de la vieille garde artistique ni des conventions sociales corsetées. Ils défendant un art narcissique, conscient du passé mais oeuvrant pour le présent. Tous prônent le culte de la beauté, « l’art pour l’art » érigé en véritable mode de vie, jusque dans la façon de se loger et de se vêtir. Pour cela, ils multiplient les incursions dans tous les domaines : peinture, photographie, mobilier, vitrail, papier peint, textile, architecture…

La peinture esthétique veut renouveler l’expérience de l’image et l’amener au plus près du modèle absolu : la musique. La beauté s’exprime alors dans une savante harmonie de tons et de formes.

1867. La décision de James McNeil Whistler de changer le titre de son œuvre The Little White Girl en Symphony in White no. 2 (1) est un acte majeur. Si le premier titre évitait d’évoquer une quelconque histoire et portait l’attention sur la forme que compose la robe blanche, sa modification est une provocation indirecte. Whistler se met alors à choisir des titres musicaux pour détourner l’attention de tout sujet et de tout récit et souligner l’importance des qualités formelles des oeuvres, pour priver l’image de, disait-il « tout intérêt anecdotique qui lui serait resté attaché ».
Bocca Baciata de Dante Gabriel Rossetti (2) est la première peinture esthétique d’une série de figures féminines représentées en plan rapproché, à la sensualité exacerbée et ouvertement affirmée. Le peintre prend pour titre de l’œuvre (littéralement « la bouche qui vient d’être embrassée ») un vers du poète du XIV°s, Boccace : « Bouche baisée ne perd point son bonheur à venir, elle se renouvelle comme la lune ». En dépit de cette allusion à une source littéraire, le tableau n’a pas de réelle narration, ni d’ailleurs de symbolisme évident qui viendrait faciliter une lecture conventionnelle du personnage. Rossetti consacra toute la suite de sa carrière à l’image luxuriante de la beauté féminine, qui culmina avec sa dernière peinture , The Day Dream (3).
L’une des peintures à l’érotisme le plus affirmé, Etude aux plumes de paon de George Frederic Watts (4), invite avec aplomb à admirer la chair magnifiquement peinte d’une femme nue allongée, dont le regard tourné vers le spectateur semble lui renvoyer sa propre appréciation de la beauté féminine. À une époque marquée par une rigueur morale sans précédent, que la peinture se refuse à employer un prétexte littéraire ou mythologique pour représenter le nu féminin était un véritable acte de provocation.

Prônant dès l’origine le souci de s’entourer de belles choses, le mouvement esthétique fait de l’aménagement intérieur l’une de ses plus brillantes expressions et ouvre une période faste pour les arts décoratifs. Si bien que le décor esthétique fait vite florès au sein de la classe moyenne, codifié dans des manuels et servi par des manufactures créées par les artistes eux-mêmes, à l’image de la fameuse Morris & Co.
Lors de la série de conférences qu’il donne aux États-Unis en 1882, Oscar Wilde fait la promotion du Mouvement Esthétique par l’éloge de l’art de Botticelli auquel il compare les peintures de Whistler. L’influence de l’art de la Renaissance remis à l’honneur est en fait liée à la première traduction anglaise, en 1851, des Vies des plus excellents peintres, sculpteurs et architectes de Giorgio Vasari. Cet ouvrage, en rapportant les faits biographiques des grands artistes de la Renaissance italienne, met en avant l’exigence des modes de vie qui étaient les leurs et la place qu’ils occupaient dans la société ; il introduit un parallèle direct avec le rôle que jouent les artistes contemporains et la position qu’ils prennent dans la société, comme le peintre John Everett Millais qui décrit en 1877 sa nouvelle maison comme un palais digne des peintres italiens de la Renaissance.
William Morris commande en 1860 à Philip Webb la Red House (5), considérée comme le premier bâtiment Arts and Crafts. Webb privilégie les matériaux locaux, le bois et la brique rouge. À l’intérieur, le décor est conçu par Webb et Morris. Le jardin est tout aussi important en ce qu’il est un exemple précoce de jardin conçu comme une série de pièces extérieures, telle une extension de la maison.
Rossetti et ses amis William Morris et Edward Burne-Jones ont été parmi les premiers à essayer de donner corps à l’univers de leurs peintures en créant du mobilier, des papiers peints et des tissus pour l’ameublement. L’un des exemples les plus importants de l’influence réciproque entre artistes et designers est celui de la collaboration entre James McNeill Whistler et l’architecte Edward William Godwin. Ce dernier créa quelques-uns des meubles les plus innovants de son époque, caractérisés autant par leur élégance que par leur excentricité comme, par exemple, ce meuble, le cabinet Butterfly (6), aux panneaux peints par Whistler.
Le goût créé par les artistes esthètes et leurs amis influence aussi le monde plus large de la décoration intérieure et du marché du mobilier. Les designers d’avant-garde comme Christopher Dresser, le premier d’une nouvelle sorte de designers professionnels, cherchent à transformer l’ameublement quelconque et prétentieux des classes moyennes selon des préceptes artistiques. Leur but est à la fois de fabriquer des chaises et des tables répondant à la dénomination commerciale de « meubles d’art » et de créer des papiers peints, des textiles, des céramiques et des objets de métal suffisamment raffinés pour les demeures des esthètes. Les créations (7) de Christopher Dresser procèdent à la fois d’une observation rigoureuse et méthodique des formes anglaises haute époque et puisent aux sources de l’art japonais pour aboutir à des lignes qui restent inégalées à ce jour et font encore figure d’ancêtres iconiques du design.

Les esthètes démontrent ainsi que l’artiste n’appartient plus à un monde bohème et romantique mais devient le modèle qui donne les clés du nouvel art de vivre. Ces artistes fascinent la société par l’extravagance de leur mode de vie qui affirme à la fois leur indépendance et la nouveauté de leur position sociale. Conséquence : chacun cherche à son tour à décorer sa maison de manière « artistique ». Les classes moyennes deviennent la cible des doctrines esthétiques en matière de décoration et une avalanche de publications, annonciatrices de nos magazines et de nos livres pratiques modernes, leur offrent des conseils éclairés. Aujourd’hui, dans le Londres du XXI° siècle, on édite toujours les papiers peints de Morris et les tissus Liberty.


« On devrait soit être une œuvre d’art, soit en porter une » Oscar Wilde (1854-1900)


(1) James Abbott McNeil Whistler (1834-1903), Symphony in White no. 2, 1864. Huile sur toile, 76,5 x 51,1 cm.
(2) Dante Gabriel Rossetti (1828-1882), Bocca Baciata, 1859. Huile sur panneau, 32,1 x 27 cm.
(3) The Day Dream, 1880. Huile sur toile, 158,7 x 92,7 cm.
(4) George Frederic Watts (1817-1904), Etude aux plumes de paon, Huile sur toile
(5) Philip Webb (1831-1915), Red House, 1860.
(6) Edward William Godwin (1833-1886), cabinet Butterfly, panneaux peints par James Abbott McNeil Whistler
(7) Christopher Dresser (1834-1904), flasque, années 1870.

Découvrez la Petite histoire des muses sur James Abbott McNeil Whistler