L’ART ET LE BEAU

Si l’on définit la beauté selon son sens classique (une certaine harmonie des formes et des couleurs, inspirée notamment de la nature), toutes les œuvres d’art ne sont pas belles. Alors quel sens cela a-t-il de parler de la beauté d’une œuvre ? La beauté n’est-elle pas une impression purement subjective ? En quoi et pour qui une œuvre d’art peut-elle être belle ?
 
L
es nombreuses découvertes archéologiques révèlent qu’il n’existe pas de société humaine sans quête du beau. On peut faire débuter l’Histoire de la Beauté avec les « Vénus »(1) connues sous divers noms : Vénus paléolithiques, Vénus Aurignaciennes, Vénus stéatopyges…
En Australie, il y a 40 000 ans, des hommes couvraient les parois rocheuses de silhouettes et de signes, qui, 20 000 ans plus tard, ornaient celles du sud-ouest de la France. L’existence indubitable de styles prouve qu’à cette époque il existait un goût commun.

Antiquité. Le sculpteur Polyclète de Sicyone révolutionne le monde de l’art en définissant des règles dans le Traité des proportions : la tête doit être contenue sept fois dans la hauteur totale du corps (2). C’est l’harmonieuse proportion entre toutes les parties du corps entre elles qui importe. Par contre, pour Lysippe, la proportion idéale du visage serait de 1/8
ème au lieu de 1/7ème de la hauteur du corps (3). La conception de canon de beauté diffère donc d’un artiste à l’autre, et d’un pays à l’autre.

Durant les dix siècles qui séparent la fin de l’Antiquité de la Renaissance, l’art a été, en Europe, principalement religieux. Le philosophe Plotin écrivait que l’art ne pouvait être beau que s’il participait à la pensée qui descend du Divin : en conséquence, sa vocation n’était pas d’imiter la nature, mais d’en manifester le caractère sacré et transcendant.

Début du XIVe siècle. La découverte des règles mathématiques bouleverse les règles de l’art. La peinture se tourne vers un style résolument nouveau. (4) Les personnages sacrés sont humanisés (de tailles semblable à celle des hommes), les décors sont terrestres et une perspective se crée, avec des architectures complexes, plaçant l’Homme au centre de l’univers, le rendant maître de son propre destin.

Renaissance.
C’est l’harmonie des formes, la perfection du corps ; on spécule sur la proportion idéale des différentes fractions du corps et le nombre d’or. Dans son Traité de la peinture, Léonard de Vinci insiste sur l’importance pour le peintre de respecter les proportions (5) des visages et des corps dans l’art du portrait. La beauté fait presque l’objet d’une mesure (ex. le nombre d’or). Dès lors, l’art doit viser cette perfection : l’harmonie des formes, des sons, des couleurs… Désormais, l’artiste pratique les arts libéraux et intellectuels. D’ailleurs, l’appellation « beaux-arts » laisse entendre que l’œuvre d’art se caractérise bien par sa beauté : sa finalité serait donc de nous faire éprouver une satisfaction esthétique grâce à cette beauté.

Fin XVIe – milieu XVIIIe siècles. La période Baroque redéfinit le concept de la beauté en détaillant la taille, les proportions, l’allure, la bouche, les oreilles, les genoux ou les pieds même… Le corps devient le langage de l’âme et de la raison. (6) Des frontières naissent entre la beauté privée, intime, et la beauté sociale : il faut se voiler lors de deuil, pour masquer la beauté et aussi ses sentiments.

Milieu du XVIII siècle. Style « Rococo ». Le regard que l’on porte sur le corps change comme si l’on prenait conscience que la beauté devait cesser de ne s’intéresser qu’aux formes et de se lier d’avantage aux sentiments et à la notion de plaisir (7). La beauté perd ainsi son aspect idéal et s’exprime sur des sujets nouveaux : les servantes, les scènes de goûter, les promenades….

XIXe siècle. Le beau est un sentiment : c’est ce qu’on appelle l’esthétique. William Turner est représentatif de ce changement dans la compréhension de la beauté. Il est au début de sa longue carrière de peintre un paysagiste relativement réaliste. Mais au fur et à mesure, il délaisse le paysage en tant qu’objet de représentation, et ne s’y intéresse plus qu’en tant qu’objet de sensation intime (8) : il ne peint plus de paysages mais le sentiment de celui qui contemple le paysage.
La peinture ne s’adresse ainsi pas exclusivement à notre vue mais l’art met en mouvement aussi bien notre sensibilité que notre entendement ou notre imagination. Plus que le contenu de l’œuvre, c’est sa forme ou la mise en forme de ce contenu qui nous touche. Par exemple, la manière dont les couleurs sont agencées (ce pourquoi d’ailleurs l’art abstrait peut plaire), dont les sons sont ordonnées dans la mélodie, etc. Il y a là un jeu de l’esprit de l’artiste qui nous séduit, nous intrigue et provoque en nous le libre jeu de nos facultés (sensibilité, imagination et entendement).
Pour la pensée grecque, c’est la vérité qui produisait la beauté, tandis que pour les romantiques, c’est la beauté qui produit la vérité. Pour cela, ils se sont appropriés le monde réel avec tous ses défauts, toutes ses anomalies ; tout objet, quel qu’il soit, mérite d’être représenté. Les artistes cherchent « ailleurs », une autre réalité (9) : la mort et la maladie sont transcendées et deviennent fascinantes. L’esthétique n’est plus le souci principal.

Début du 20ème siècle. La beauté reflète les interrogations du peintre, ses angoisses existentielles, sociales et culturelles. Désormais, la beauté d’une œuvre d’art est d’ordre intellectuel. Si on prend l’exemple de la célèbre œuvre de Marcel Duchamp, Fontaine (10), on peut dire que la beauté de l’objet en tant qu’urinoir lui est extérieure (elle ne tient pas à sa fonction d’urinoir), tandis que la beauté de l’œuvre conceptuelle inventée par Duchamp est interne à cette œuvre.

Ce qu’au début de ce siècle on appelle l’abstraction, offre un exemple de cette beauté libre : voici un art qui, en faisant abstraction de l’idée, est libéré du sujet et du sens et qui nous rappelle la priorité du signifiant sur le signifié. L’oeuvre (11) n’est pas obligée de montrer du beau mais elle doit transmettre des émotions aux spectateurs.
Dans son livre Du Spirituel dans l’art, Kandinsky, répète tout le long que la peinture est le pain dont a besoin notre âme, qu’elle doit produire de l’effet sur le spectateur.

La notion de beauté est donc très subjective. Elle n’est pas universelle mais singulière. On ne peut toutefois pas parler d’une simple subjectivité du goût. On pourrait reprendre la distinction opérée par Kant entre le beau et l’agréable dans la Critique de la faculté de juger. D’une manière générale, comme le montre David Hume dans Essais esthétiques, ou Pierre Bourdieu dans La Distinction, la constitution du goût passe par la culture et l’éducation. Il ne peut dont pas être uniquement lié à notre subjectivité, mais dépend aussi du contexte historique, social, économique… On ne peut donc pas considérer la beauté comme purement subjective. Elle peut être en revanche relative. Dès lors, au sens classique de beauté telle que nous l’avons définie, une œuvre d’art n’est pas nécessairement belle. L’évolution des techniques, la transformation de la nature et de notre rapport à la nature, le recul de la perception de la nature comme une création divine expliquent que les normes de beauté évoluent. Dans une certaine mesure, on peut considérer que chaque personne a sa propre notion de la beauté, qu’elle soit idéalisée ou non.


« L’expression est tout l’art. Un tableau sans expression n’est qu’une image pour amuser les yeux un instant » Stendhal (1783-1842), Histoire de la peinture en Italie, 1817.


(1) Vénus de Willendorf (-22000 avant notre ère)
(2) Canon de Polyclète (Ve siècle avant notre ère)
(3) Canon de Lysippe (IVe siècle avant notre ère)
(4) Giotto (1266/1267-1337), Le baiser de Judas, 1306. Fresque.
(5) Léonard de Vinci (1452-1519), L’homme de Vitruve, vers 1490. Plume, encre et lavis sur papier.
(6) Le Caravage (1573 ?-1610), Le Martyr de Saint Matthieu, 1600. Huile sur toile, 323 x 343 cm.
(7) François Boucher (1703-1770), Nu sur un sofa ou Odalisque blonde, 1753. Huile sur toile, 59,5 x 73,5 cm.
(8) William Turner (1775-1851),
Tempête de neige, 1842. Huile sur toile, 91,4 x 121,9 cm.
(9)
Goya (1746-1828), Le temps ou les Vieilles, 1810. Huile sur toile, 181 x 125cm.
(10) Marcel Duchamp, Fontaine, 1917. Céramique, 63 x 48 x 35 cm.
(11) Wassily Kandinsky, Impression V (Parc), 1911, Huile sur toile, 106 x 157,5 cm. 

Pour compléter, découvrez la Petite histoire des muses sur un musée original.