LA PEINTURE MODERNE AU MEXIQUE

Depuis son indépendance conquise en 1821, le Mexique n’a cessé d’affirmer sa volonté de changement et son esprit de modernité. C’est en s’appuyant sur la peinture, la sculpture, l’architecture, l’urbanisme, la musique, la littérature, le cinéma et les arts appliqués que le pays s’est forgé son identité.

Les recherches esthétiques développées dès la fin du XIXe siècle témoignent de la rupture des artistes mexicains avec l’académisme. Les dessins et gravures de José Guadalupe Posada vont trouver plus de force par l’utilisation d’une technique de gravure encore peu utilisée au Mexique à cette époque : la lithographie.
Ses caricatures (1) des riches et des puissants, vite repérées et aussitôt censurées, et sa signature deviennent inséparables des journaux clandestins. Posada devient une cible pour les conservateurs. Il vit en fuite permanent. Il dessine des publicités, des affiches, des illustrations pour les journaux et des choses plus personnelles. Son œuvre mêle les histoires vraies, les « faits divers », et les histoires fantastiques et légendaires mexicaines. Si les artistes officiels n’ont pas reconnu en lui l’un des leurs, parce que ses dessins ne faisaient que reproduire la réalité de la vie mexicaine, il ne se souciait pas de ce manque de reconnaissance officielle, pour lui seul comptait le public.
Après une vie mouvementée, Posada meurt en 1913, enterré dans une fosse commune. Il restera un modèle pour ses successeurs, notamment Rivera ou Siqueiros.

Au début du 20e siècle, des artistes Mexicains se rendent en Europe pour se confronter aux maîtres anciens et rencontrer les avant-gardes. De retour dans leur pays, ils créeront un art totalement nouveau.
Diego Rivera a réalisé des incursions dans différents langages avant-gardistes, mais toujours dans un style personnel et unique. Le Portrait d’Adolfo Best Maugard (2) explore l’espace et la perspective multiple tout en recourant à la poétique de l’orphisme. L’artiste mexicain Adolfo Best Maugard est venu à Paris parfaire sa formation. De retour dans son pays, il jouera un rôle important pour la formation artistique des enfants et d’autres publics, avec son manuel Une méthode pour le dessin créatif.

Pendant la Révolution mexicaine (1910-1924), beaucoup d’artistes s’impliquent directement ou indirectement dans le conflit, comme collaborateurs des chefs de guerre ou comme conseillers intellectuels ; d’autres aident à diffuser massivement, au moyen de l’image, les idéaux défendus par les acteurs en présence.
José Clemente Orozco a été longtemps considéré comme un caricaturiste en raison de ses travaux de jeunesse qu’il a publié dans des périodiques satiriques. Certains ont d’ailleurs défini son œuvre comme une « école de l’horreur ». Dans cette esquisse Nu féminin (3), il dessine deux femmes à coups de pinceau aux tonalités particulières : les ocres rougeâtres, les alternances de gris et de noir.
Le Portrait de Diego Rivera de Miguel Covarrubias (4) est à peine une caricature puisque Diego était vêtu ainsi quand Covarrubias est allé le chercher pour aller à une foire. Rivera est représenté accompagné de quelques-uns des attributs auxquels il doit sa renommée, comme cet énorme bâton de Michoacàn : un épais pilier décoré d’un serpent et de motifs floraux. Il faut noter les déformations et exagérations propres à la caricature et les courbes amples qui définissent les contours du personnage : d’un seul trait souple et précis, il trace les contours de la silhouette volumineuse, du nez, de la bouche, des yeux réduits à deux cercles avec juste un point en guise de pupille.
En plus de valeur « documentaire », cette caricature met en relief la maîtrise du dessin de Covarrubias, don qui a fait sa renommée aux Etats-Unis où il a été le caricaturiste préféré des premières revues modernes : World, The New Yorker, Vanity Fair, Vogue,… Son travail de dessinateur ne se limite cependant pas au portrait. Dès 1924, il s’intéresse à la vie des Noirs de Harlem (5)que la population blanche de New York découvrait par le jazz.

Le mouvement muraliste compte principalement trois muralistes : Jose Clemente Orozco, Diego Rivera et David Alfaro Siqueiros (6). Pour ces artistes, s’approprier les murs pour faire passer des messages révolutionnaires apparaît comme une solution toute désignée car une partie de la population mexicaine est analphabète. L’art mural se veut un mouvement de libération sociale et artistique, et représente une remise en question de la fonction et du rôle de l’art dans la société. Il devient également un mouvement politique, puisqu’il veut représenter les réalités sociales de la majorité du peuple mexicain, et mettre fin à l’exclusion et à l’ostracisme alors exercés envers les classes populaires. À la fin des années 1920 et au début des années 1930, les muralistes mexicains travaillent beaucoup aux Etats-Unis, invités ou exilés pour des raisons matérielles ou politiques. Ils influencent de nombreux artistes américains comme Jackson Pollock ou Philip Guston.

Dans le domaine artistique, les femmes ont joué aussi un rôle déterminant, qualifié parfois de « protoféminisme ». Maria Izquierdo a su tourner à son avantage l’absence d’une formation académique pour concevoir un art spontané et expressif. Avec Les chevaux (7), elle aborde un de ses thèmes de prédilection. Le dessin est délibérément frustre. Les contours arrondis, l’échelle perturbée qui met à la même taille la femme et les chevaux, les disproportions appuyées du corps féminin, la désolation du paysage, le silence des animaux contribuent à créer un climat mélancolique.
Ce n’est que dans les années 1980 que l’œuvre de Maria Izquierdo occupe enfin la place qui lui revient dans le développement de l’art moderne mexicain… et sur le marché international.
Née en Allemagne, Olga Costa est arrivée au Mexique en 1925 à l’âge de 12 ans. Ainsi disposés, ces fruits (8) pourraient faire penser à un vaste paysage de vallées, montagnes, forêts et cascades. Son travail cherche surtout à faire apparaître un aspect de l’identité nouvelle du Mexique : populaire et folklorique, quotidien, sans drames et sans engagement politique. Les interprétations de cette œuvre pourtant sont diverses, depuis l’identité même du Mexique à la liberté des pourchassés du régime, jusqu’aux connotations érotiques.
En 1939, le couple Khalo/Rivera divorce. Les deux Frida (9) montre la rupture déchirante révélant en même temps la dualité de sa personnalité. Assise côte à côte, les deux femmes se tiennent par la main, leurs deux cœurs apparents unis par une même artère. La Frida mexicaine, aimée de Diego, tient à la main une amulette avec l’effigie de son mari, tandis que l’autre Frida, rejetée, menace de perdre tout son sang jusqu’à la mort. Ces jumelles ne peuvent pas vivre l’une sans l’autre. Elles ont en commun leur sang et leur amour pour Diego qui les empêchent de vivre séparément.
Derrière la perception irréelle de l’espace et l’atmosphère fantastique qui évoque le surréalisme, Lola Álvarez Bravo évoque dans ce photomontage (10) la question de l’identité de la femme contemporaine et des fonctions qui lui sont attribuées. C’est avec une certaine ironie qu’elle met en scène cette machine à écrire, perçue à l’époque comme un symbole de modernité et de libération pour les femmes qui pouvaient quitter leurs maisons pour se lancer dans une carrière professionnelle.
Cette artiste a également travaillé comme photojournaliste, photographe portraitiste et en architecture. Brièvement mariée à Manuel Álvarez Bravo, c’est en l’assistant qu’elle a appris son métier. Le couple a pu assimiler les grandes découvertes de la photographie nord-américaine et européenne.

Dans les années 30/40, Mexico devient une destination privilégiée pour les artistes européens cherchant à fuir les persécutions politiques qui frappent alors l’Europe. L’un des premiers artistes français à voyager au Mexique est Antonin Artaud ; il y séjourne neuf mois en 1936.
En 1938, André Breton y séjourne à son tour. Il est reçu par Rivera et Kahlo, et leur visite coïncide avec l’exil de Trotsky. Des rencontres entre Breton, Rivera et Trotsky naîtra le manifeste Pour un art révolutionnaire indépendant !. Breton découvre une nouvelle dimension du surréalisme et le Mexique devient à ses yeux « le lieu surréaliste par excellence ». Ces découvertes aboutissent à l’exposition « Mexique » qui se tient en mars 1939. Pourtant, les Mexicains ne constitueront pas un véritable groupe surréaliste.


« Tout comme la découverte de l’art préhispanique, la peinture mexicaine moderne est le point de convergence de deux révolutions : la révolution sociale mexicaine et la révolution artistique de l’Occident» Octavio Paz (1914-1998), Le signe et le grimoire (1995).


(1) José Guadalupe Posada (1852-1913), Calavera Oaxaquena, 1910. Impression typographique.
(2) Diego Rivera (1886-1957), Portrait d’Adolfo Best Maugard, 1913. Huile sur toile, 227 x 161,5 cm.
(3) José Clemente Orozco (1883-1949), Sans titre (Nu féminin). Huile sur papier, 37 x 25 cm.
(4)  Miguel Covarrubias (1904-1957), Portrait de Diego Rivera. Encre et aquarelle sur papier, 29 x 21 cm.
(5) Negro Drawings, 1929.
(6) David Alfaro Siqueiros (1896-1974), Du porfirisme à la révolution, 1957-1966. Cycle mural. 
(7) Maria Izquierdo (1902-1955), Les chevaux, 1938. Aquarelle sur papier, 21 x 28 cm.
(8) Olga Costa (1913-1993), La Marchande de fruits, 1951. Huile sur toile, 195 x 145 cm.
(9) Frida Khalo (1907-1954), Les deux Frida, 1939. Huile sur toile, 173,5 x 173 cm.
(10) Lola Álvarez Bravo (1903-1993), Sirènes dans l’air, vers 1958. Épreuve gélatino-argentique, 20,1 x 15,3 cm.