UTAGAWA KUNIYOSHI – le maître de l’estampe fantastique

Contemporain d’Hokusai et d’Hiroshige, Kuniyoshi est l’un des plus célèbres représentants de l’estampe japonaise. Son exubérance le distingue des autres « estampistes » par l’originalité de ses cadrages (dont s’inspirera l’animation japonaise), par son sens du mouvement, par son travail sur l’expression des personnages (toujours à la lisière de la caricature) et par la diversité de ses inspirations. Il constitue le versant fantastique de l’estampe ukiyo-e (le monde flottant). Avec ses compositions percutantes et ses scènes de combats impliquant des créatures légendaires, le maître nippon donne aujourd’hui matière à inspiration aux mangakas contemporains… et aux tatoueurs.

N’ayant pas le droit de représenter les guerriers contemporains, les artistes trouvent dans la littérature d’aventure une foule de héros historiques et légendaires. Surnommé « le dessinateur des musha-e » (estampes figurant des guerriers en armure), Kuniyoshi maîtrise avec génie le genre du fantastique et de l’étrange. C’est avec la série « Cent huit héros » (1),  qu’il devient l’un des maîtres de l’estampe de guerrier ; il couvre les corps de ses personnages d’immenses tatouages, symbole d’un idéal de force. Il tire ainsi partie de la vogue du tatouage à l’époque.
À partir de 1844, Kuniyoshi adopte un nouveau style pour ses portraits de guerriers, comme en témoigne Orio Mosuke Yasuharu (2), dont la partie supérieure est entièrement occupée par un texte. Le thème du combat de l’homme contre l’animal est un sujet récurrent dans son œuvre. Doté d’une puissance surhumaine, le personnage au visage furieux terrasse un sanglier. Le cadrage est audacieux, à la fois en plongée et en contre-plongée, avec un mouvement dynamique diagonal. L’artiste saisit l’instant de tension du combat. Comme un arrêt sur image. Il s’inspire des poses codifiées des acteurs du théâtre kabuki pour se concentrer sur les mouvements du héros. Ce type de composition sera largement repris par les générations suivantes durant l’ère Meiji (1868-1912).

On doit aussi à Kuniyoshi la propagation des estampes en triptyque qu’il applique aux musha-e. Les moyens qu’il use pour faire apparaître ce que les yeux ne peuvent voir offrent bien des traits communs avec les mangas modernes. La mise en page de ses dessins, comme la représentation de ses guerriers en action, révèlent un style d’une grande modernité. Cette estampe, Oniwaka-maru sur le point de tuer une carpe géante (3), semble se prolonger au-delà des limites du papier et entraîne le poisson dans un tourbillon sans fin, rythmé par des lignes colorées, graphiques et très modernes. Comme souvent, il choisit de représenter le moment qui précède la mise à mort de l’animal, en créant une tension qui suggère l’action à venir. Il n’y a pas de sang chez Kuniyoshi, mais une violence sous-jacente, contenue ici dans le visage tendu et déterminé du jeune homme.

À partir des années 1830, désormais reconnu comme un artiste d’ukiyo-e, Kuniyoshi élargit la thématique de ses estampes. Il immortalise les « quartiers des plaisirs » mais aussi les excursions dans les temples, les attractions foraines et fêtes saisonnières ou religieuses. Cette oeuvre Jeune femme se coupant les ongles (4), qui représente une femme vêtue d’un yukata (kimono d’intérieur), était destinée à orner l’une des deux faces d’un éventail circulaire en bambou. Symbole de beauté, de raffinement, les courtisanes étaient copiées par de nombreuses femmes. Le maquillage reposait sur trois couleurs : blanc, noir et rouge. La poudre blanche à base de plomb ou de mercure était appliquée sur le visage, le cou et la nuque. Il convenait de mettre en valeur la blancheur de la peau par du rouge à lèvres beni, pigment naturel extrêmement coûteux. Le noir enfin, utilisé pour les sourcils mais aussi pour les dents finissait de mettre en valeur la beauté d’un visage. Les courtisanes utilisaient les produits les plus précieux vendus avec les accessoires correspondants, pinceaux, brosses, miroirs laqués incrustés d’or et de nacre. Leurs épingles à cheveux volumineuses et onéreuses décoraient leur chevelure coiffée par un spécialiste qui se déplaçait jusqu’au Yoshiwara, le quartier des plaisirs.
La vie quotidienne était jalonnée de nombreuses fêtes saisonnières et religieuses. La floraison des cerisiers (5) était un événement attendu. Les Japonais de tous âges se rendaient dans les parcs pour les admirer, festoyer et chanter sous les branches fleuries.
Sous l’ère Tenpô, à partir de 1842, le shogunat prend une série de mesures coercitives visant notamment à exercer un contrôle sur les divertissements populaires ; par exemple, elles limitent le nombre de couleurs autorisées dans les estampes ukiyo. Cette interdiction conduit Kuniyoshi à produire des œuvres satiriques et humoristiques pour contourner la censure. Il développe une prédilection pour le chat qu’il habille avec les costumes chatoyants des acteurs ou des courtisanes. Ses Chats en vogue faisant des mimes (6) se composent de portraits de chats encadrés du traditionnel collier en tissu que l’on noue autour de leur cou pour y fixer un grelot. Ce sont en fait des acteurs de l’époque que les Japonais pouvaient reconnaître grâce à leurs mimiques et leurs costumes de scène. L’estampe porte un cachet de censure de 1842 qui montre qu’elle a été approuvée par l’administration. Peut-être a-t-elle été prise pour une planche destinée aux enfants ?

Le paysage n’est pas une spécialité de Kuniyoshi. À la différence de ceux de ses contemporains, il adopte dans ses paysages un angle de vue photographique au caractère moderne qui témoigne de son intérêt pour les techniques picturales occidentales. Il s’en inspire dans le traitement du ciel, des nuages, du clair-obscur et de la perspective. L’exemple le plus célèbre est la série « Trente-six vues du mont Fuji depuis la capitale de l’Est » (7), dont certaines scènes rappellent les Trente-six vues du mont Fuji réalisées par Hokusai quelques années plus tôt. Mais les points de vue inhabituels, les panoramas au traitement presque surréaliste, les changements de temps rendus par des ombres ou les rideaux de pluie témoignent de la singularité de son œuvre. Il puise son inspiration dans les eaux fortes et illustrations européennes acquises pour sa collection personnelle.
En effet, tout au long de sa carrière, il ne cesse d’enrichir et renouveler son œuvre, non seulement en se référant à d’autres maîtres de l’estampe japonais, mais aussi en s’inspirant de gravures issues de publications hollandaises. A la fin de sa vie, il assiste à l’ouverture de son pays à l’étranger après deux siècles d’isolement.

Jusqu’à la fin du XIXe siècle, les Japonais utilisent leurs estampes pour caler les emballages de porcelaines expédiées vers une Europe férue de « japonaiseries » ! La recherche de l’instantanéité dans la représentation, les yeux de lumière et de couleurs, l’audace du graphisme et de la composition vont séduire les artistes occidentaux. Bien que le nom de Kuniyoshi demeure longtemps inconnu, on peut retrouver la trace de ses œuvres en France dès les années 1860. Claude Monet (8) a été l’un de ses rares admirateurs, avec Van Gogh et Rodin.


« Ces artistes japonais me confirment dans notre parti pris visuel… » Camille Pissarro (1830-1903).


(1) Utagawa Kuniyoshi (1797-1861), Rôshi Ensei (nom chinois Yan Qing), série « Cent huit héros », vers 1828-1829. Nishiki-e, format ôban, 39 x 26,5 cm.
(2) Orio Mosuke Yasuharu, série « Histoire héroïque du Taiheiki », vers 1848-1849, Nishiki-e, format ôban, 26,5 x 39 cm.
(3) Oniwaka-maru sur le point de tuer une carpe géante, vers 1845, Nishiki-e, triptyque d’ôban, 39 x 79,5 cm.
(4) Jeune Femme se coupant les ongles, série « Univers de femmes », vers 1843-1844, Nishiki-e, éventail uchiwa, 22 x 29 cm.
(5) Cerisier en fleur à la tombée de la nuit, vers 1846. Nishiki-e, triptyque d’ôban, 39 x 79,5 cm.
(6) Chats en vogue faisant des mimes, vers 1841-1842. Nishiki-e, format ôban, 39 x 26,5 cm.
(7) Le mont Fuji vu depuis Tsukuda par une belle journée, série « Lieux célèbres de la capitale de l’Est », vers 1832-1833. Nikishi-e, format ôban, 26,5 x 39 cm.
(8) Okane, femme courageuse de la province d’Omi, vers 1831-1832, Nishiki-e, format ôban, 26,5 x 39 cm.