LES PIONNIÈRES DE LA PHOTOGRAPHIE – 1839-1918

L’idée a longtemps été répandue que la photographie étant considérée comme une affaire technique, elle ne pouvait être qu’une affaire d’hommes. Une fois de plus, c’est une erreur ! Les femmes ont pratiqué cette discipline depuis sa création et ont rapidement investi tous les champs : portraits, nus, paysages, mais aussi documentaires et reportages.
Il est vrai que la photographie a été considérée longtemps comme un art mineur, ce qui rendait possible une pratique « domestique ». C’est pourquoi les femmes (comprendre : des femmes plutôt aisées et « oisives ») ont été autorisées à en faire un passe-temps, un peu comme du tricot. Cela a permis à des centaines de femmes, en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis et en Europe, de faire de ce nouveau médium leur mode d’expression. Parmi toutes ces femmes, certaines sont passées du statut d’amatrice à celui de professionnel.

Anna Atkins
dispute à Constance Talbot – épouse et assistante de l’inventeur du
calotype, William Henry Fox-Talbot – le titre de première femme photographe. Anna Atkins est une botaniste britannique ; elle a acquis une éducation scientifique très rare pour une femme en ce temps là. Grâce à sa connaissance des travaux précurseurs de la photographie, elle s’est en particulier intéressée au cyanotype. Ce procédé photographique monochrome négatif permet d’obtenir un tirage photographique bleu de Prusse. Il est relativement simple à réaliser et présente une grande stabilité dans le temps. Consciente de l’importance des illustrations en botanique, en 1843, elle fait paraître son premier recueil de cyanotypes, qui est aussi le premier de l’histoire de la photographie, British Algae : Cyanotype Impressions (1). Dix ans plus tard, elle réitère cette expérience sur les fougères. Les ouvrages sont entièrement exécutés artisanalement, exemplaire par exemplaire.

Dans la Grande-Bretagne du XIXe siècle, de nombreuses femmes des classes aisées pratiquaient la photographie en amateur, pour embellir leurs albums de famille. On peut aussi y voir l’effet de la culture anglo-saxonne protestante qui donne une place à l’individualité féminine.

Certaines sont devenues célèbres telle Julia Margaret Cameron. C’est à quarante-huit ans qu’elle se met à la photographie, après qu’on lui ait offert un appareil pour qu’elle « s’amuse ». Elle se spécialise dans le portrait, choisissant d’explorer les flous artistiques et donnant ainsi à ses photos des dimensions jusqu’alors inexplorées – ce qui lui a valu d’ailleurs d’être ridiculisée par ses pairs ! Ses enfants deviennent ses principaux sujets. Elle photographie toutes les célébrités qui l’entourent donnant d’eux des portraits loin des conventions de l’époque : Thomas Carlyle (2), par exemple, seule sa tête de profil se découpe sur un fond noir, le rendant méconnaissable. Elle capte toute la beauté d’Ellen Terry (3) mais rend aussi visible toute la tristesse de la jeune femme. Cameron justifie l’utilisation du flou par la beauté de ce qu’elle voit à travers son objectif lors de la mise au point. En réalité, lorsqu’elle s’initie à la photographie, elle ne possède qu’un objectif grand angle beaucoup plus adapté aux paysages qu’aux portraits et qui rend la mise au point difficile. Mais son instinct artistique lui permet de comprendre toute la force de ce flou.

À partir de 1856, Lady Clementina Hawarden se met à pratiquer la photographie en amateur et en maîtrise très rapidement la technique. Elle choisit ses sujets dans son entourage, particulièrement ses trois filles (4) : observant leur passage de l’enfance à l’adolescence, la photographe les représente de préférence déguisées et jouant des scènes romantiques. Des clichés aussi très subversifs où elles apparaissent pieds nus, cheveux défaits, regard effronté…avec toute l’iconographie de la prostituée. En photographe moderne, elle s’est davantage intéressée au traitement de la lumière et à ses effets de transparence, qu’au contenu proprement narratif.


Photographe américaine, Gertrud Käsebier a ouvert la voie de la photographie professionnelle aux femmes. Elle ouvre son premier studio en 1898. Elle prend des photos d’une puissance rare, telles Blessed Art Thou Among Women, The Heritage of Motherhood (5), qui montre la détresse d’une mère ayant perdu son enfant. Portraitiste, elle s’est aussi essayée aussi au nu masculin et féminin. Elle co-fonde en 1910 la Women’s Federation Photographer’s Association of America, où elle donne des conseils aux femmes qui voudraient suivre son exemple.


A l’orée du siècle, les femmes photographes vont peu à peu gagner tous les territoires masculins : le voyage, l’exploration, le reportage, etc. Frances Benjamin Johnston est la première femme photo-journaliste américaine. Elle va tirer le portrait des intellectuels de son époque, être photographe officielle de la Maison Blanche et documenter les conditions de vie des Africains-Américains (6) dans le sud des Etats-Unis. Johnston était une femme en avance sur son temps, s’auto-décrivant comme une « new woman ».
Rapidement, ce cliché (Autoportrait dans l’atelier) (7) devient une icône de la photographie autant qu’une image clé de l’histoire sociale américaine. Elle s’affiche ici dans une posture provocatrice en train de s’adonner à des plaisirs encore réservés aux hommes, une cigarette dans une main, une chope de bière dans l’autre. Elle exhibe une collection de portraits masculins, sur le manteau de la cheminée tels les trophées d’une pratique professionnelle loyalement gagnés sur les hommes.

À la floraison d’amatrices britanniques s’oppose chez les Françaises une approche très professionnelle. Certaines parviennent à se faire une place dans le secteur, comme Geneviève Elisabeth Disdéri reconnue à l’étranger comme l’une des rares femmes photographes de l’époque.
 
1848. Brest. Geneviève Elisabeth Francart et son mari André Adolphe Eugène Disdéri ouvrent un studio de daguerréotype. Les portraits (8) qui sortent de leur atelier sont signés « M. et Mme Disdéri » jusqu’à ce qu’André quitte Brest pour Paris en 1852 en laissant femme et enfants. 
Geneviève va continuer à diriger le Studio jusqu’en 1858. En ces débuts de la photographie, les vues d’extérieur sont relativement rares du fait de la lourdeur et de l’encombrement du matériel ainsi que de la durée importante du temps de pose nécessaire. C’est pourtant par deux clichés (9 et 10) d’extérieur illustrant la Bretagne qu’elle s’est fait connaître.
1872. Paris Elle ouvre son studio, mais, la réussite professionnelle de son époux, fait qu’il n’existe quasiment pas de traces de son parcours. Son acte de décès indique qu’elle était toujours l’épouse d’André Disdéri et sans profession !

Publiée à plusieurs reprises dans des revues photographiques (11), française et étrangère, ainsi que dans des ouvrages de photographies, Céline Laguarde participe à plusieurs expositions. Photographiant son entourage immédiat, elle ne tarde pas à photographier des personnalités locales du milieu intellectuel de Provence. Elle est la seule femme à figurer au sein d’un recueil de photographies pictorialistes.


1898. La Châtre. Jenny de Vasson se lance dans la photographie, achète son appareil et installe son laboratoire à domicile. Elle photographie pour son plaisir (lors de ses voyages en Europe (12)), pour ses propres souvenirs, et quelques photos sont l’occasion d’une mise en scène et d’une volonté esthétique recherchées et conscientes. Lors de la guerre 14-18, la famille de Vasson se retire à l’abbaye de Varennes dans le Berry. Jenny va durant cette période photographier le monde rural (13), les soldats partant à la guerre et leur famille pour immortaliser les souvenirs.

Ces photographes et bien d’autres ont marqué la fin du XIXe et le début du XXe siècle par leur professionnalisme, leur innovation et leur liberté ; elles ont été avant-gardistes sur tous les fronts et sont devenues des symboles pour les générations à venir.


« La photographie ne vous apprend pas à exprimer vos émotions ; elle apprend à voir. » Berenice Abbott (1898-1981)


(1) Anna Atkins (1799-1871), Papaver rhoeas, 1845.  (Série Cyanotype impressions) 
(2) Julia Margaret Cameron
(1815-1879), Thomas Carlyle, vers 1867. Photogravure, 21,7 x 16 cm.
(3) Tristesse (Mrs Watts), 1864. Épreuve sur papier albuminé, 22,2 x 17,6 cm
(4) Lady Clementina Hawarden (1822-1865), Clementina Maude and Florence Elizabeth, vers 1863-1864.
(5) Gertrud Käsebier (1852-1934), Blessed Art Thou Among Woman, 1899.
(6) Frances Benjamin Johnston (1854-1962), Stairway of the Treasurer’s Residence : Students at Work, The Hampton Institute, 1899-1900.
(7) Autoportrait dans l’atelier, vers 1896.
(8) Geneviève Elisabeth Disdéri (vers 1817-1878) et André Disdéri (1819-1889), Mr et Mme Viot, 1851.
(9) Ruines de l’abbaye de la Pointe saint Matthieu, vers 1856.
(10) Groupe dans le cimetière de Plougastel-Daoulas, vers 1856.
(11) Céline Laguarde (1873-1961), Stella, vers 1904.
(12) Jenny de Vasson (1872-1920), Café, Venise, 1908.
(13) Moulin d’Angibault, 1907