C’est un jardin extraordinaire….

Ier siècle avant notre ère. L’historien grec Diodore de Sicile évoque les merveilleux jardins suspendus de Babylone « remplis d’arbres de toute espèce, capables de charmer la vue par leur dimension et leur beauté ». Cet engouement est réactivé par la vogue du voyage en Orient qu’entreprennent les artistes et les écrivains de toute l’Europe à l’époque romantique. Leurs récits et gravures font entrer les jardins d’Orient dans l’imagination des lecteurs.
Alexandre Dumas a été surpris par la variété de la végétation du jardin du Généralife de Grenade : « Nulle part ne seront réunis dans un plus petit espace tant d’orangers, tant de roses, tant de jasmins. » Selon Théophile Gautier, qui parcourt l’Andalousie en 1840, « le véritable charme du Généralife, ce sont ses jardins et ses eaux. Un canal, revêtu de marbre, occupe toute la longueur de l’enclos, et roule ses flots abondants et rapides sous une suite d’arcades de feuillage ».

La Renaissance renoue avec les œuvres de l’Antiquité et par conséquent, le modèle du jardin est le jardin romain. Le tableau de Sébastien Vrancx, Fête dans les jardins du duc de Mantoue (1), appartient à une catégorie particulière de paysage : le jardin idéalisé. Tout ici est reconstruit selon une vision idéale du jardin de la Renaissance italienne. Au premier plan, se déroule un pique-nique où se multiplient les allusions érotiques – le joueur de luth, la forme des fruits, le garçon qui verse de loin sa boisson dans la coupe d’une dame. Les sculptures posées aux angles du jardin qui représentent Cérès à gauche, la déesse du blé, et Bacchus à droite, le dieu du vin, sont une allusion claire pour le spectateur de l’époque à la maxime de l’auteur Térence : «Sans Cérès et Bacchus, Vénus est frileuse». Une autre sculpture du dieu Bacchus trône au centre du tableau au-dessus d’un couple d’amoureux déambulant sous la tonnelle. Sous le pavillon de droite, on prépare la table d’un festin alors que, dans celui de gauche, on joue au billard, autre allusion érotique. Tout semble maîtrisé dans ce palais Renaissance, la nature elle-même est ordonnée et l’architecture lui répond par son registre ornemental.

XVIIIe siècle. Ce petit tableau, Assemblée dans un parc (2) peint par Jean Antoine Watteau annonce le Pèlerinage à Cythère. On y trouve cette même atmosphère mystérieuse qui se dégage de ces personnages aux occupations galantes que l’artiste, en les campant de dos, nous force à regarder avec indiscrétion. La nature participe de cette évocation sensible d’un moment recomposé, en atelier, à partir de « quelques figures », de « quelques vues de paysages » dessinées « aux environs de Paris». Ces lieux champêtres permettent également de structurer la composition : l’étang met en valeur le couple de dos et reflète la percée vers l’horizon qui, entre les grands arbres, guide notre regard, accroché par le satin des robes et des costumes de théâtre.

XIXe siècle. L’impressionnisme introduit une véritable rupture dans l’art de représenter le paysage. À l’époque où fleurissent jardins de banlieue et jardins publics, des artistes comme Claude Monet et Gustave Caillebotte sont également jardiniers.
Passionné d’horticulture, Gustave Caillebotte crée ses premiers tableaux jardiniers à Yerres dans la propriété que son père achète en 1860. Onze hectares, un parc à l’anglaise parsemé de fabriques et d’allées sinueuses, un potager (3), la maison de villégiature aux colonnades palladiennes, et la rivière l’Yerres : ce sera le premier atelier en plein air du peintre.
La modernité de ce décor (4) tient à ce qu’il fait littéralement pénétrer le jardin dans l’espace intérieur de la maison. Par sa thématique florale – sachant que Caillebotte a joué un rôle de premier plan auprès de son ami Claude Monet lors de l’élaboration du jardin de Giverny – comme par l’originalité du projet qui prélude à celui des Nymphéas entrepris par Monet à l’aube du vingtième siècle, cet ensemble s’inscrit comme un travail à part dans l’œuvre de Caillebotte et constitue un moment important dans l’histoire de la peinture impressionniste.
Le ciel, la transparence de l’eau, l’immatérialité des plantes, la lumière changeante… En 1893, son jardin de fleurs terminé, Claude Monet acquiert un terrain où il installe un petit étang (5) tout en courbes bordé d’iris et de bambous, qu’enjambe un pont japonais ombragé de glycines. Au cœur de ce jardin où le feuillage est roi, flottent, immatériels, des nymphéas (6) rouges, roses, jaunes. «J’aime l’eau mais aussi les fleurs. C’est pourquoi le bassin rempli, je songeais à le garnir de plantes. J’ai pris un catalogue et j’ai fait un choix au petit bonheur. » Paysage d’eau, jeux de matières, de reflets, de couleurs, d’ombre et de lumière, le jardin d’eau de Giverny se vit, à travers les yeux du peintre, comme une suite d’impressions fugitives.
Présenté pour la première fois en 1887 au Salon de Paris, ce tableau Le Vieux Jardinier (7) d’Émile Claus offre un singulier portrait de jardinier, instantané influencé par la technique photographique. L’homme vient de déchausser ses sabots pour pénétrer dans la maison. Saisissante apparition en contre-jour que cet imposant personnage voûté par les ans, à la fois patriarche au regard de prophète et employé intimidé au seuil de la demeure, qui apporte à l’intérieur un bégonia, fragile plante tropicale dont il a su favoriser la délicate floraison. La composition met l’accent sur la main droite, qui n’est pas sans rappeler celle du David de Michel-Ange.

20e siècle. Les paysages de Gustav Klimt représentent environ un quart de sa production. Avec Le Parc (8), sa proposition est radicale. Les plans se succèdent, parfaitement identifiables, au sein de cette bande horizontale qui borde la partie inférieure du tableau. À l’inverse, le vocabulaire plastique employé pour le reste de la composition est particulièrement audacieux. Klimt noie l’espace pictural sous un camaïeu de jaunes, de verts et de bleus qui compose un feuillage aux contours indéfinis. Ce travail permet de condenser symboliquement en un espace tous les verts du jardin et confère à la surface de la toile une vibration quasi-abstraite.
Pierre Bonnard explore, tout au long de sa vie, les différents modèles que lui offrent les déclinaisons du jardin. En 1936, le jardin (9) qu’il peint est méditerranéen. La flore en témoigne, depuis les feuilles du laurier à gauche de la composition jusqu’à l’oranger en fond de perspective. Le sujet traité par Bonnard est double et son jardin foisonnant est aussi un travail sur la couleur. Les branchages s’entremêlent et la superposition des massifs vient troubler les effets de perspective, faisant presque disparaître les quatre oiseaux sur le chemin. La confusion est renforcée par la large palette employée par le peintre, tout comme par la multitude des effets picturaux – depuis l’aplat coloré jusqu’à la touche, en passant par les jeux de contours.

21e siècle. Koichi Kurita est un artiste japonais qui, depuis plus de vingt ans, réalise encore et toujours la même performance à travers le monde : il prélève de petites quantités de terre (10). « Ça n’a rien à voir avec les jardins zen parce que je n’y mets aucune spiritualité ». Au fil de ses déplacements, il a déjà réuni plus de 35 000 échantillons au Japon et 5000 en France. « Je ne prélève qu’un tout petit sachet, et je ne creuse pas. Je prends la terre à la surface pour ne pas abîmer la nature. »  « Mon but est de rendre beau quelque chose que beaucoup de gens jugent sale. (…) S’il y a un message dans mon travail, c’est celui-ci : prenez garde à ce que vous avez sous les pieds, voyez comme c’est joli. »


« Tout jardin est peinture de paysage. » Alexander Pope (1688-1744), poète et créateur du jardin de Twickenham.


(1) Sébastien Vranck (1573-1647), Fête dans le jardin du duc de Mantoue, vers 1595. Huile sur toile.
(2) Jean-Antoine Watteau (1684-1721), Assemblée dans un parc, vers 1716-1717. Huile sur bois, 32 x 46 cm.
(3) Gustave Caillebotte (1848-1894), Les Jardiniers, 1875-1877. Huile sur toile, 90 x 117 cm.
(4) Gustave Caillebotte, Parterre de marguerites, 1893. Huile sur toile. Quatre panneaux décoratifs, 100 x 50,3 cm chaque panneau.
(5) Étang de la propriété de Claude Monet, Giverny.
(6) Claude Monet (1840-1926), Nymphéas, 1916-1919. Huile sur toile, 130 x 152 cm.
(7) Émile Claus (1849-1924), Le Vieux jardinier, 1885. Huile sur toile, 216 x 140 cm.
(8) Gustav Klimt (1862-1918), Le Parc, 1910 ou avant. Huile sur toile, 110,4 x 110,4 cm.
(9) Pierre Bonnard (1867-1947), Le Jardin, 1936. Huile sur toile, 127 x 100 cm.
(10) Koichi Kurita (né en 1962), Soil Library/Loire (Bibliothèque de terres/Loire), 2016.