CHARLOTTE PERRIAND – DESIGNER, ARCHITECTE, PHOTOGRAPHE

1903. Charlotte Perriand naît l’année où le concours du grand prix de Rome est, pour la première fois, ouvert aux femmes. Femme libre, sportive, grande voyageuse, attentive à la nature et à l’environnement, ouverte au dialogue des cultures, elle a vécu au quotidien ses engagements sociaux, artistiques et politiques. Usant d’une multitude de matériaux – tube chromé à la paille, bois brut, bambou, éléments préfabriqués, polyester…- elle a associé design, architecture, urbanisme, artisanat et arts plastiques sans jamais négliger les aspects humains et économiques liés à ses créations.

1927. Sa carrière d’architecte-designer démarre véritablement avec le mobilier métallique qu’elle crée pour son appartement-atelier de la place Saint-Sulpice. Pour la salle à manger, Perriand résout ingénieusement le problème du manque de place. Visuellement, l’espace est agrandi grâce aux nombreux miroirs qui tapissent les meubles et les murs. Elle invente une Table Extensible (1) en bois et en aluminium permettant de passer de cinq à huit convives grâce à un mécanisme interne novateur : avec une manivelle placée sur le caisson, le plateau glisse sur des rails jusqu’à la longueur souhaitée. Et la pièce est éclairée par un puissant phare de voiture acheté au Salon de l’Automobile !

1928. Elle est engagée comme associée dans l’atelier d’architecture de Le Corbusier et Pierre Jeanneret. Elle crée un mobilier devenu emblématique parmi lequel le fauteuil Grand Confort (2) . Ce « panier à coussins », comme elle le nomme, est son adaptation moderne du fauteuil Club anglais. 
Et sa fameuse chaise longue basculante (3) (et non la « chaise Le Corbusier » !) dont la forme rappelle le mobilier des cabinets médicaux. Ce n’est pas un hasard puisqu’elle s’est inspirée du « Sur-repos », fauteuil sur lequel le Docteur Pascaud faisait allonger ses patients. Pour Perriand, c’est le bien-être du sujet qui compte avant tout. Elle puise alors dans l’ingénierie aéronautique pour réaliser un support souple et adaptable à toutes les positions du corps.
À vingt-deux ans, la jeune créatrice apporte un savoir-faire inédit sur la conception des meubles : Le Corbusier avait appris sur le tard, il copiait des modèles, il s’intéressait moins que Perriand à l’ergonomie, au rapport entre le meuble et le corps.

1929. Charlotte Perriand, René Herbst, Pierre Chareau fondent l’Union des Artistes Modernes (UAM). Présidée par Robert Mallet-Stevens, l’UAM regroupe des artistes réunis par affinités esthétiques : Francis Jourdain, Eileen Gray, Jean Prouvé, etc. Ils incarnent une avant-garde désireuse de concilier modernisme et rationalisme tout en préservant la grande tradition de l’art décoratif à la française.

1935. L’originalité de la Maison de Week-end (4) de Perriand réside dans la modularité de l’architecture intérieure et extérieure. Conçue comme une grande tente de bois et de métal posée sur une plate-forme à 50 cm du sol, cette maison est constituée de plusieurs cellules de 9 m2, juxtaposables les unes aux autres, selon les besoins et le budget des commanditaires. Elle développe le concept de « zonage » en ayant recours à des cloisons coulissantes pour segmenter l’appartement selon les besoins de ces occupants.

1940. Perriand est appelée au Japon en tant que « conseillère de l’art industriel du Bureau du Commerce, auprès du ministère impérial du commerce et de l’industrie ». Son rôle consiste à orienter l’industrie japonaise vers l’Occident.
En architecture, elle trouve là l’illustration grandeur nature des théories apprises avec Le Corbusier : harmonie et cohésion entre architecture intérieure et extérieure, espace intérieur modulable et standardisation des éléments. Elle remarque les qualités de l’artisanat local. Et surtout, elle découvre les qualités du bambou. La résistance et la légèreté lui permettent de redessiner la chaise longue (5) métallique ; grâce à de minces lames de bambou, l’apparence et la signification sont transformées.

Après la guerre, elle participe à la naissance de la station de ski de Méribel-les-Allues (précisons qu’elle est savoyarde). Elle y aménage hôtel et chalets en respectant l’architecture vernaculaire des chalets savoyards. Elle construit son propre chalet (6) en 1961 en apportant des modifications qui témoignent de son expérience japonaise et de sa volonté de faire corps avec la montagne ; d’imposantes parois de verre en façade permettent à la lumière de rentrer dans un espace intérieur libre, sans cloisons, au sol recouvert de tatami.
À partir de la fin des années 60, Perriand coordonne pendant près de vingt ans une équipe d’architectes, d’urbanistes, d’ingénieurs et de graphistes aux Arcs (7) afin de donner une cohérence à ce complexe de sports d’hiver.

1952-1953. Perriand est chargée des aménagements intérieurs de chambres d’étudiants de la Cité Internationale Universitaire de Paris. Elle imagine des équipements pratiques. Le mobilier créé pour ces chambres est multifonction : la bibliothèque (8) est utilisable sur les deux faces, séparant les espaces de la pièce à vivre de celle pour travailler. Pour la polychromie des meubles, Perriand collabore avec Sonia Delaunay, Nicolas Schöffer et Silvano Bozzolini.

Entre 1962-1969. Perriand effectue de nombreux voyages au Brésil. Elle découvre le jacaranda, un bois local qui va remplacer le sapin pour toute la structure de ses bibliothèques, les panneaux coulissants étant tressés en jonc.

Consciente des limites du progrès et de la technique, elle imagine un « art brut » en s’inspirant de la nature. Dès 1928, Perriand utilise la photographie (9) comme support d’étude pour la conception du mobilier, puis, comme source d’inspiration pour ses recherches de formes, de matériaux… de façon intuitive, dans un souci d’enregistrement des formes qui captent son attention : la structure métallique d’un pont, la résille d’un filet de pêche, un caillou sont autant d’inspirations pour la conception de ses fauteuils, tables et étagères.
Elle collecte aussi en compagnie de Pierre Jeanneret et Fernand Léger des objets trouvés dans la nature : os, rochers, morceaux de bois dont la beauté l’attire. En photographiant ces objets (10) sur un fond neutre, elle en souligne la pureté des lignes et la force des matières. En observant la vie et la nature, notamment à travers l’objectif photographique, elle met l’architecture au service du corps.
Perriand a créé ainsi de profondes connivences avec certains artistes et parmi eux, Fernand Léger qui sera présent dans nombre de ses projets (pavillon de l’Agriculture de 1937, Triennale de Milan en 1951, etc.) ; elle intégrera des dessins de Léger et des gravures de Picasso dans une table basse.

1993. Perriand est invitée avec d’autres artistes à énoncer sa vision de la maison de thé (11 – 12) japonaise sur la plazza de l’Unesco à Paris. « J’ai tenté d’exprimer un « espace thé » éphémère, pour méditer et rêver à un nouvel Age d’Or », écrit elle, dans sa biographie, Une vie de création.


Bien que précurseur du design, Charlotte Perriand considérait que sa démarche était celle d’un architecte qui pense chaque élément en fonction d’un tout, en se souciant du détail comme de l’ensemble. Malgré son modernisme et son apport indéniable à l’architecture, son nom reste encore aujourd’hui associé aux noms d’autres artistes masculins, avec qui elle a collaboré.


« Que voulons-nous être ? Comment voulons-nous vivre ? Ce ne sont pas les nouvelles technologies qui sont en jeu, mais l’usage que les hommes en font. » Charlotte Perriand.


(1) Charlotte Perriand (1903-1999), Table extensible, 1927. Cadre en aluminium. Plateau recouvert d’une feuille de caoutchouc déroulante grâce à des roulements à bille, 72 x 180 x 91 cm.
(2) Le Corbusier (1887-1965), Charlotte Perriand, Pierre Jeanneret (1896-1987), Fauteuil Grand Confort, 1928, Ossature métallique. Coussins en cuir amovibles, 67 x 97 x 70 cm.
(3) Le Corbusier, Charlotte Perriand, Pierre Jeanneret, Chaise longue B 306, 1928/1932. Structure supérieure en acier chromé. Assise à réglage continu, 70 x 57 x 160 cm.
(4) Charlotte Perriand, Maison au bord de l’eau, 1935.
(5) Chaise longue en bambou, 1941.
(6) Chalet, 1961. Méribel.
(7) Charlotte Perriand, Arcs 1800.
(8) Bibliothèque, 1956. Bois et plots en aluminium, 260 x 260 cm.
(9) Montagne. Photographie.
(10) Photographies. Vers 1930-1940.
(11) (12) Maison de théUnesco, Paris, 1993