Les artistes africains-américains

Les artistes noirs américains ont toujours produit, dans la discrétion ou le déni, malgré les difficultés d’accès à toute formation.

Joshua Johnson est considéré comme le premier peintre professionnel de couleur des Etats-Unis. Si ces portraits de familles aisées (1) du début du XIXe siècle sont connus depuis longtemps, ce n’est qu’au milieu des années 1990 qu’un document datant du 25 juillet 1782 lève le voile sur une partie de sa vie ; il est mentionné que Johnson était le fils d’un blanc, George Johnson, et d’une esclave noire propriété de William Wheeler, un fermier de Baltimore. Wheeler vendra Joshua à son père George qui l’affranchira.

Lorsqu’Edmonia Lewis présente en 1867 sa sculpture Forever Free (2), montrant un couple affranchi brisant ses chaînes, c’est le scandale. Pourquoi ? Parce qu’elle emprunte la forme qui, par excellence, avait magnifié la beauté classique : la statue de marbre, donc une façon d’affirmer que l’homme noir avait sa place dans l’art, aux côtés des dieux grecs.

Le peintre Henry Ossawa Tanner propose une image des Noirs qui contredit celle véhiculée par les stéréotypes racistes. Il se rend une première fois à Paris en 1891 ; il va consacrer quarante-six ans de sa vie et de sa carrière en France. Il a d’ailleurs déclaré « qu’en France, un homme noir pouvait peindre ce qu’il voulait ». Pour son tableau d’un jeune sabotier (3), il a passé plusieurs étés à Pont-Aven. Ses participations au Salon à Paris lui valent en 1897 le premier prix attribué à La Résurrection de Lazare, tableau acquis par l’État français et conservé au musée d’Orsay. il est nommé Chevalier de la Légion d’honneur en 1923. Il est enterré en 1937 au cimetière de Sceaux.

À la fin des années 30, Loïs Mailou Jones vient étudier la peinture à Paris. Elle participe à plusieurs expositions dans la capitale et apprécie la liberté dont elle jouit en France. De retour aux États-Unis, elle réalise en 1944 Mob Victim (Meditation) (4), le portrait d’un homme noir âgé que Jones avait invité à poser dans son atelier. Ce sont ses yeux que l’on remarque immédiatement, levé vers le ciel à la manière d’un saint. Si bien que l’on ne remarque pas tout de suite ses mains liées, indiquant qu’il est sur le point d’être lynché. Jones a re-travaillé son tableau ; à l’origine, au niveau du cou, elle avait peint un nœud (celui de la corde), qu’elle a finalement retirée. Et l’image – ainsi que l’histoire qu’elle raconte – est encore plus forte.

Quant à Elizabeth Catlett, neuf ans avant que Rosa Parks refuse en 1955 de céder sa place réservée aux Blancs dans un autobus de Montgomery, elle met en scène une femme noire dans un bus avec une bannière « Colored only » (5). Une parmi ses nombreuses gravures iconiques de sa série The Negro Women pour les droits civiques des Noirs.


Née dans l’entre-deux-guerres, la Harlem Renaissance est le premier mouvement critique, littéraire et artistique africain-américain. C’est dans ce courant qu’apparaît pour la première fois le mot « noir » dans les textes, poèmes et discours. Ce terme, qui jusque-là contenait une valeur négative, devient le symbole fédérateur d’une communauté désormais fière de son histoire et de sa couleur de peau.
Mais ces artistes peinent toujours à être assimilés. Dès 1891, Henry Ossaw Tanner migre en France pour fuir les humiliations racistes. Une vingtaine d’années plus tard, William Henry Johnson suit le même chemin, avant  de revenir à New York à l’orée de la deuxième guerre mondiale. Malgré la Renaissance d’Harlem, les noirs sont traités comme des citoyens de seconde zone jusqu’aux révoltes des années 1960. Et alors que les artistes Noirs américains se tournaient vers les modèles artistiques européens, ils se sont rendus compte que des artistes européens comme Pablo Picasso n’hésitaient pas à puiser leur inspiration dans la culture africaine. Ils se sont donc tournés vers l’Afrique, incarnant ainsi un socle culturel commun, un retour aux racines qu’il était nécessaire d’activer pour ensuite les dépasser.

L’art d’Aaron Douglas mélange l’abstraction moderne, l’art d’Afrique de l’Ouest ainsi que l’art de l’ancienne Égypte. S’inspirant d’un célèbre gospel et d’un épisode de l’Exode pour évoquer la fin de l’esclavage et la lutte du peuple noir américain pour son émancipation et la conquête de ses droits civiques, cette toile (6) aux teintes lavande et or est désormais visible au Metropolitan Museum of Art de New York. A priori, rien de plus normal que de pouvoir admirer l’œuvre d’un représentant majeur de la scène artistique new-yorkaise des années 30 au Met. Et pourtant le fait constitue en soi une petite révolution, car justement, il aura fallu attendre près d’un siècle pour que des artistes noirs américains soient enfin exposés dans un musée national.

À Paris, Romare Bearden rencontre un professeur de calligraphie qui l’initie à la technique de superposition de bandes de papiers peints. Il fait totalement sien ce procédé de collage qu’il applique désormais à ses sujets (7) : la vie quotidienne de la communauté du Sud ou celle de Harlem, la littérature et l’histoire noires, la musique de jazz. Il est l’auteur d’ouvrages importants dont A History of African American Artists : from 1792 to the Present, publié de façon posthume.

En 1972, Faith Ringgold visite le Rijkmuseum à Amsterdam qui expose une collection de peintures sur tissus népalaises des XIVe et XVe siècles. Ces Tangkha l’ont inspiré pour son propre travail, et une nouvelle série est née : The Slave Rape Series (8). Pour ses courtepointes, elle essaie d’imaginer à quoi pouvait ressembler la vie d’une femme Africaine, capturée et vendue comme esclave. Elle a invité sa mère à collaborer à ce projet, couturière reconnue de Harlem pendant les années 1950. Cette collaboration aboutira à cette réalisation, Echoes of Harlem (9).

DeLuxe (10) d’Ellen Gallagher est un portfolio de soixante gravures. Les matières premières de son travail sont des annonces tirées de magazines des années 1930 aux années 1970, destinés aux consommateurs africains-américains vantant des produits de beauté pour les femmes et les hommes (en particulier liés aux cheveux), des aides pour mincir, des sous-vêtements, des articles d’hygiène féminine et des soins de la peau, comme des crèmes de blanchiment. Gallagher met donc l’accent sur les complexités entourant la construction de l’identité, notamment en ce qui concerne la race et le sexe. Ces transformations parodient les «améliorations» offertes par les publicités et soulignent en particulier le rôle du cheveu comme signifiant de la différence.

En 2014, Kehinde Wiley devient le premier artiste peintre africain-américain à être distingué de la Médaille Nationale des Arts, titre et plus haute récompense remise à un artiste, toutes catégories confondues, par le gouvernement américain au nom du peuple. Le travail de Wiley se concentre sur des portraits réalistes d’hommes et de femmes (11), figurés de manière héroïque, majestueux, pastichant les poses des notables des siècles passés sur fond d’imprimés colorés. La rencontre détonante entre le classique et le moderne par un artiste qui puise son inspiration dans les portraits de Titien, et dans les rues de Harlem où il a grandi.


Aujourd’hui, Jean-Michel Basquiat n’est plus le seul artiste africain-américain à être entré de son vivant dans les grandes institutions américaines. Mais quel regard ces artistes portent-ils sur le monde par rapport à leurs confrères blancs ? La spécificité de la peinture noire apparaît dans sa dimension politique. Car l’acte de naissance de l’art africain-américain réside dans la représentation de l’émancipation du peuple noir, tandis que sa maturité s’acquiert parallèlement à la lutte contre la ségrégation raciale et pour l’obtention des droits civiques.


« L’art est la poursuite de la vérité telle qu’un artiste la perçoit. Mais il peut également être une arme puissante et efficace de la lutte contre la dignité humaine. » Charles Alston


(1) Joshua Johnson (vers 1763-vers 1824), Grace Allison McCurdy et ses filles, Mary Jane et Letitia Grace, vers 1804. Huile sur toile.
(2) Edmonia Lewis (1844-1907), Forever Free, 1867. Marbre.
(3) Henry Ossawa Tanner (1859-1937), Jeune sabotier, 1895. Huile sur toile, 41,3 x 33 cm.
(4) Loïs Mailou Jones (1905-1998), Mob victim (Meditation), 1944. Huile sur toile, 104,14×63,5 cm.
(5) Elisabeth Catlett (1915-2012), I have special reservetions, série The Negro Women. 1946
(6) Aaron Douglas (1899-1979), Let my people go, vers 1934-1939. 121,9 x 91,4 cm. Huile sur isorel.
(7) Romare Bearden (1911-1988), The Block, 1971. Collage, papiers couleurs et métalliques, crayon, feutres, gouache, aquarelle et encre sur isorel, 121,9×548,6cm.
(8) Faith Ringgold (née en 1930), Fight to Save Your Life, The Slave Rape Series, 1972. Huile sur toile, 87 x 48 cm.
(9) Echoes of Harlem, 1980. Peinture sur coton, 227,33 x 203,2 cm.
(10) Ellen Gallagher (1965), DeLuxe (détail), 2005. Portfolio de 60 gravures aux techniques mixtes, 215,2 x 447 cm.
(11) Kehinde Wiley (1977), St John the Baptist in the Wilderness (The World Stage : Jamaïca), 2013. Huile sur toile.