CAMILLE PISSARRO – LE PREMIER DES IMPRESSIONNISTES

15 avril 1874. Paris. Boulevard des Capucines. Atelier du photographe Nadar. La première exposition impressionniste ouvre et c’est un véritable tollé. Les journalistes se déchaînent, les critiques fusent. Le fameux journaliste, Louis Leroy, écrit à propos de la toile Gelée blanche à Ennery (1) de Camille Pissarro : « Qu’est-ce que c’est que ça ? – Vous voyez, une gelée blanche sur des sillons profondément creusés. – Ça des sillons, ça de la gelée ?… Mais ce sont des gravures de palettes posées uniformément sur une toile sale. Ça n’a ni queue ni tête, ni haut ni bas, ni devant ni derrière. »

Pourquoi une critique aussi virulente ? Pissarro a simplement décrit, dans un camaïeu de beige, de rose, de jaune et de brun, toute la beauté d’un paysage de campagne, proche de Pontoise, par un matin d’hiver ensoleillé et probablement bien froid comme en témoigne l’épaisse couche de gelée blanche qui recouvre le chemin et les champs labourés. La silhouette esquissée d’un paysan, le dos courbé sous le poids de son fardeau, paraît écrasé par la lourdeur de ce paysage. Il avance prudemment en s’appuyant sur sa canne, la gelée ayant rendu le chemin glissant.
Il est tôt, le soleil commence à se lever et projette sur le sol des ombres. Quelles sont ces longues lignes obliques noires qui, partant du coin inférieur droit de la toile, zébrent le paysage de leurs silhouettes sombres et rectilignes ? Ce sont les ombres portées d’une rangée de peuplier située derrière Pissarro, donc hors du tableau. Alors que le travail au couteau et la densité de la touche donnent un paysage compact, cette sensation est accentuée par ces diagonales montantes des sillons qui scandent la composition. C’est ce parti-pris esthétique qui vaut à Pissarro d’être voué aux gémonies par la critique. Celle-ci n’a pas compris que Pissarro ne veut pas décrire la réalité mais  rendre toute la poésie du paysage dans la lumière du matin, notamment au travers des ombres rosées et bleutées.
Comme tous les impressionnistes, Pissarro a une écriture gestuelle en touches larges, la caractéristique de l’impressionnisme étant de montrer la façon de peindre, le geste. Montrer la touche, voilà ce qui a aussi dérouté leurs contemporains. Et c’est tout le paradoxe d’une peinture qui veut montrer l’instant mais qui montre qu’elle est un geste, une écriture. L’enjeu porte également sur la peinture claire, avec une gamme chromatique complète qui rejette le noir et les couleurs terreuses ; tout est coloré… mêmes les ombres, comme nous le montre ici Pissarro.
On perçoit également dans ce tableau l’influence de Cézanne, venu rejoindre Pissarro à Pontoise en 1873. Ensemble, ils vont peindre quelques temps. Cette influence se manifeste par une composition rigoureuse, une certaine géométrisation des champs et le recours aux ocres, bruns et vers, couleurs chères à Cézanne.

Compagnon et ami fidèle de Monet, maître de Cézanne et Gauguin, inspirateur de Seurat, défenseur de Signac, Pissarro, considéré comme le « premier des impressionnistes » par Cézanne, est l’un des fondateurs de ce groupe. Intellectuel, engagé et militant, à l’écoute des jeunes générations, son oeuvre en perpétuelle évolution offre un panorama unique des recherches qui ont animé les cercles impressionnistes et postimpressionnistes de la seconde moitié du XIXème siècle. À la fin de sa vie, Cézanne confiera à Vollard son admiration pour Pissarro : « Quant au vieux Pissarro, ce fut un père pour moi. C’était un homme à consulter et quelque chose comme le Bon Dieu ».

Contrairement à d’autres impressionnistes, Pissarro n’est pas seulement un peintre. Il est, avec Degas, un des grands dessinateurs du groupe ; le dessin était pour lui non seulement une technique d’étude de plein air, mais également, pour la plupart de ses tableaux, une étape essentielle dans la détermination du motif et dans la mise en place de la composition.
Entre 1863 et 1902, Pissarro a réalisé quelque 200 planches (Cours la Reine ou Bords de Seine, Rouen (2)), dans des techniques très diverses : eau-forte, aquatinte, pointe-sèche, xylographie, lithographie, monotype et il participe pleinement au renouveau de l’eau-forte en couleurs. Il n’y a pas un séjour de l’artiste qui ne soit ponctué de souvenirs gravés sous forme de scènes rustiques, de marchés (Marché à Pontoise (3)), de baigneuses, de portraits, de vues urbaines. Une recherche constante de la lumière suggère paradoxalement de véritables couleurs dans ses estampes en noir.
Pissarro ne cherche pas à diffuser ses estampes (il en donne à ses amis ou à ses proches, et l’essentiel a été révélé lors des ventes de son atelier, en 1928-1929). Elles restaient pour lui d’ordre privé : « je ne suis pas graveur, ce sont simplement des impressions gravées », « je ne les fais que par passe-temps », écrivait-il à son fils Lucien en 1891. Ses estampes ont été très peu tirées de son vivant : l’artiste réalisait le plus souvent les tirages lui-même ou avec l’aide de son fils. La plupart des épreuves actuellement sur le marché ont été réalisées posthume par sa famille, son fils Lucien en particulier, dans les premières décennies du XXe siècle. On reconnait ces tirages tardifs grâce au cachet spécifique qu’elles portent.
Avec une soixantaine d’éventails (Le Troupeau de moutons, soleil couchant (4)), Pissarro est l’impressionniste qui a été le plus inventif dans ce domaine rendu populaire par le japonisme. Il les a réalisés le plus souvent à la gouache sur papier ou à la tempera sur tarlatane de soie. Ici, les moutons captent la lumière d’une fin de journée tandis que l’horizon se courbe pour dialoguer avec la forme de l’éventail.

La famille Pissarro occupe une place à part dans l’art car elle totalise en cinq générations, une vingtaine d’artistes. Toute sa vie, Camille a stimulé ses sept enfants ; il faisait travailler ensemble la fratrie. Chacun d’entre eux devait tenir un journal hebdomadaire (5) et l’illustrer. Il les poussait à regarder et à traduire leurs visions selon leurs qualités propres et à dessiner tout ce qu’ils voyaient. Ses cinq fils, tout en menant leur propre carrière continueront de recevoir les conseils de leur père tout au long de leur vie.

« Tu sais que les motifs sont tout à fait secondaires pour moi : ce que je considère, c’est l’atmosphère et les effets » Lettre de Camille Pissarro à son fils, en 1903.


(1) Camille Pissarro (1830-1903), Gelée blanche, 1873. Huile sur toile, 65 x 93 cm.
(2) Cours la Reine ou Bords de la Seine, Rouen, 1884. Estampe (Eau-forte et aquatinte) 3ème état.
(3) Marché de Pontoise, vers 1895. Lithographie, 30,8 x 22,7 cm.
(4) Le Troupeau de moutons, soleil couchant, 1889. Gouache sur soie, 20 x 62 cm.
(5) C
aricature du journal hebdomadaire des fils Pissarro.