ERNEST PIGNON-ERNEST

2011. Italie. Naples. Un artiste est en train de restaurer une oeuvre. Pourtant, il ne se trouve pas dans un musée mais dans la Spaccanapoli, une ruelle, longue et étroite, pavée de dalles de lave. Qui est cet artiste ? De quelle oeuvre s’agit-il ?

1990. Naples. Ernest Pignon-Ernest cherche un endroit où coller une sérigraphie (1) à la pierre noire inspirée de La Mort de la Vierge du Caravage. Il n’a gardé en réalité du tableau de Caravage que le personnage de la Vierge morte «recadrée» : le visage, le buste, la main droite et le bras gauche. Le fait d’avoir choisi ce cadrage et d’avoir ôté la présence d’une femme éplorée (Madeleine) au premier plan pose problème pour l’artiste, car il permettait au spectateur d’« entrer » dans la peinture du Caravage.
En déambulant dans les rues napolitaines, l’artiste trouve donc le lieu idéal : la ruelle Spaccanapoli
. Pourquoi ce lieu ? Parce que deux vieilles femmes (1), installées chaque jour devant la porte de la chapelle pour vendre des serpillières et des cigarettes, pourraient en quelque sorte jouer ce rôle de trait d’union entre l’espace fictif (du dessin) et l’espace réel (de la rue).
L’artiste aime coller ses oeuvres la nuit, en solitaire,
pour permettre la découverte de l’œuvre le lendemain. Cette sérigraphie est restée trois ans sans que personne n’y touche dans une rue où passe des milliers de personnes chaque jour.

1995. Ernest Pignon-Ernest découvre que la chapelle a été murée et apprend que l’une des deux « veilleuses » (Antonietta) est décédée. Il décide alors de faire son portrait (2) et de coller ce nouveau dessin sur le mur ayant quelques années plus tôt servi de support à la représentation de la Vierge inspirée du Caravage, dont on dit qu’il avait pris pour modèle une femme du peuple. Le présent et le passé se rencontrent.
Toute la rue a été bouleversée par cette image/cet hommage et a voulu la protéger par une vitre. Ernest a refusé mais a promis de revenir dessiner Antonietta si le dessin était détruit. C’est ce qu’il a fait en 2011. Cette image est depuis devenue presque sainte : la télé allemande a filmé des passants embrassant le dessin de la vieille dame.


Fils d’une coiffeuse et d’un employé des abattoirs, Ernest Pignon-Ernest grandit à Nice, toujours un crayon à la main. « À l’époque, j’aurais préféré briller au football, mais le dessin m’est venu dès l’enfance comme un don. » C’est à12 ans, qu’il vit son premier choc culturel : la découverte de Picasso dans un numéro de Paris Match. « Picasso reste pour moi le sommet de l’art, le plus grand. Et si je n’ai jamais fait de peinture, c’est parce que j’ai vraiment eu le sentiment qu’il avait tout dit. »

Il est considéré comme l’initiateur de l’art urbain de par les images grand formats à la pierre noire, au fusain, qu’il colle dans les rues des villes à travers le monde depuis près de 60 ans. Mais il est bien plus que ça. C’est un artiste engagé, humaniste.


1974. Nice. Le maire  organise le « jumelage Nice-Le Cap » ; Pignon-Ernest a un sentiment de honte, Le Cap étant  la capitale de l’apartheid. L’artiste trace alors à travers la ville un parcours semé d’images sérigraphies contestataires : il représente une famille enfermée par le grillage du racisme institutionnalisé (3). En 1996, Nelson Mandela « salue la clairvoyance et l’effort de deux artistes, Ernest Pignon-Ernest et Antonio Saura, qui ont su créer des liens au sein de la communauté artistique internationale et faire des arts plastiques le ciment de l’union avec le peuple sud-africain. »


1977/1979. Paris. La série des Expulsés (4) est née de l’histoire personnelle de ses parents qui ont du quitter leur logement à Nice. L’artiste réagit à la nouvelle politique de la mairie parisienne ; cette œuvre éphémère se situait sur la façade restante d’un immeuble voué à la démolition. Les deux personnages portent toutes leurs affaires, le baluchon roulé sous le bras et le matelas suspendu au bout de la main. Leur visage est marqué par la tristesse et le poids de la vie. Le réalisme du dessin accentue l’impression que les personnages font partie du mur.


1997-1998. Paris/Lyon. Ernest
met en situation des humains, seuls, accablés dans des cabines de téléphone (5), entre réalité et fiction. Dans les lumières de la ville, ont surgi des corps d’hommes et de femmes, grandeur nature, hurlant leur détresse, recroquevillés dans l’angoisse ou écrasés de solitude. dans ces blocs vitrés voués à la communication !


2002. Durban–Soweto. Pignon-Ernest symbolise ici, par le biais d’une image de Piéta contemporaine (6), le racisme et le Sida. Le portrait démultiplié de cette femme portant le corps de son fils est inspiré d’une photo d’un jeune garçon sans vie dans les bras d’un homme (le 16 juin 1976, Sam Nzima photographie un collégien venu manifester, Hector Pieterson, mourant dans les bras d’un autre manifestant). L’image est devenu immédiatement iconique. Ernest s’en inspire pour aborder le sujet du Sida qui frappe l’Afrique du Sud. Il inclut en médaillon la photographie de Nzima. Le geste est le même. Mais le mourant a été fauché par le sida et il est dans les bras d’une femme droite et digne. Sérigraphiée  à plusieurs centaines d’exemplaires, il l’a collée, avec les habitants, sur les murs des quartiers à Durban et  à Soweto.


Avec son travail en noir et blanc, il évoque le fictif mais il maintient l’effet de réalité par l’utilisation de l’échelle humaine. C’est un travail qui a pour objet de fondre physiquement l’image dans le lieu. « Je fais du mur une partie de mon oeuvre, en le prenant à la fois comme matériau plastique (texture-couleur-matière-lumière), comme un peintre et un sculpteur, et en prenant également en compte les choses qui ne se voient pas, l’histoire du mur. Je résumerai ainsi mon travail : c’est un bout de réalité dans laquelle se glisse un élément de fiction que sont mes images.
Et mes images visent à interroger les murs. Quelqu’un m’a dit un jour à Naples « les images ont l’air de suinter du mur.» C’est bien ça, comme si je faisais apparaître des choses, qui potentiellement sont là. »
À chaque installation, il s’approprie le passé et le vécu spécifiques d’une ville pour nourrir ses installations.

S’il n’est plus possible de découvrir ces œuvres in situ, les photographies existantes témoignent de leur articulation avec le lieu où elles s’impriment. Mais attention, pour l’artiste la photographie trahit son travail car «elle impose un cadrage, alors que toute ma démarche est bâtie sur le refus du cadre».


Pour sa série Extase (7), il a réalisé sept portraits en pied, grandeur nature, de mystiques : Marie-Madeleine, Hildegarde de Bingen, Angèle de Foligno, Catherine de Sienne, Thérèse d’Avila, Marie de l’Incarnation, Madame Guyon.
Une mise en scène accentuée par un travail sur la lumière. L’artiste a demandé à Bernice Coppieters, danseuse Étoile des Ballets de Monte-Carlo, de poser pour lui afin de retranscrire au plus sensible les anatomies torturées par l’appel du Christ. L’ensemble est le fruit de centaines de dessins préparatoires réalisés sur une dizaine d’années. L’œuvre est une fois de plus en rapport avec le classicisme et la douleur.


1982-1984. Il explore un nouveau médium avec Les Arbrorigènes (8) : des sculptures vivantes, biovégétales, réalisées à partir de mousse polyuréthanne. Constituées de cellules végétales vivantes, elles poussent avec l’arbre. Elles représentent l’osmose mythique entre le végétal et l’humain.


« Je pense en effet que le dessin affirme la pensée et la main, en quelque sorte il affirme l’humain. On peut penser à l’empreinte de la main dans les grottes préhistoriques. Quand j’interviens dans un lieu, j’inscris dans le lieu un signe d’humanité. » Ernest Pignon-Ernest (1942).

(1) Naples, 1990.
(2) Naples, 1995.
(3) Nice, 1974.
(4) Les expulsés, Paris, 1977-1979.
(5) Cabines vitrées de l’inhospitalité, 1997-199. Paris-Lyon.
(6) Durban-Soaweto, 2002.
(7) Extases, vers 2000-2015.
(8) Les Arbrorigènes, 1982-1984.