DES ARTISTES NAÏFS EN TOURAINE

Fin 19ème et début 20ème siècles, des peintres, autodidactes, ne se connaissant pas, sont réunis malgré eux sous un seul et même étendard : « art naïf ». Ce terme est employé pour la première fois probablement en 1886 afin de qualifier péjorativement les œuvres du Douanier Rousseau.

Pourquoi « naïf » ? Leurs peintures sont toutes figuratives. Leurs représentations sont simplifiées. Ces artistes ignorent les règles classiques de la perspective, n’ont pas de théorie et inventent leur propre technique pour livrer leur vision du monde. Ils n’ont pas cherché ensemble une reconnaissance collective. Ils ne constituent donc pas une école : chacun d‘entre eux ayant son propre imaginaire et sa propre expression picturale.
Ces autodidactes étaient souvent issus de milieux modestes et exerçaient tous types de métiers :
Henri Rousseau était commis de seconde classe à l’Octroi de Paris, André Bauchant, pépiniériste, Camille Bombois, ancien lutteur de foire, Louis Vivin, retraité des postes, Séraphine Louis faisait des ménages…

Parmi ces artistes qui ont longtemps suscité le mépris, la Touraine a été source d’inspiration pour deux d’entre eux.

C’est en 1914, année où il est mobilisé et envoyé en Grèce, qu’André Bauchant se découvre une passion pour le dessin ; il a 41 ans.
1918. Lorsqu’il retrouve sa Touraine natale, l’entreprise familiale de pépiniériste à Château-Renault est en faillite. Il s’installe à Auzouer-en-Touraine  avec sa femme, malade, dans un modeste logement éloigné du village.
Dès qu’il peut il peint. Il met patiemment au point son art de coloriste. Il mélange les pigments, qu’il chine un peu partout sur les marchés, à de la colle de poisson et à l’huile de lin, ce qui donne des couleurs pures, éclatantes, mais fragiles. Il prépare ses toiles qu’il découpe, dans de vieux draps ou des torchons, et avec de la colle de peau les fixe sur des châssis récupérés dans des chantiers de démolition.
Deux ans plus tard, il expose à Paris au Salon d’Automne. Tout de suite il est remarqué par le peintre Amédée Ozenfant et l’architecte Le Corbusier qui seront ses premiers acheteurs.
Ses thèmes de prédilection : scènes mythologiques, tableaux religieux, paysages, bouquets de fleurs, oiseaux, etc. Il (1) représente ses lieux préférés liés à différentes périodes de sa vie : sa maison natale, la ville où il a grandi, le bassin installé dans le jardin sont réunis dans un espace commun qui n’existe que dans l’intimité du peintre.
Ancien pépiniériste, il s’affranchit des contraintes de genre en peignant un bouquet de fleurs (2) au premier plan d’un paysage, comme s’il en faisait le portrait.
Dès les années 20, il peint également de nombreux portraits de ses proches et de ses amis : son médecin, le père Camus jardinier, le père Gouraud… Le bouquiniste de Tours, Lebodo (3), dont la librairie se trouvait rue de Bordeaux.
En 1928, Jeanne Bucher organise dans sa galerie parisienne sa première exposition privée en montrant 75 toiles. André Bauchant est l’artiste que la galeriste a le plus souvent exposé régulièrement ; elle ira jusqu’à Londres faire sa promotion. 
La même année, Serge Diaghilev lui commande les décors d’un ballet de Stravinsky, Apollon musagète. Les costumes sont de Coco Chanel, Serge Lifar en est le danseur étoile. La première a lieu au théâtre Sarah Bernhardt.
Les expositions se multiplient à travers le monde et il peut enfin vivre de son art.
1937. C’est la consécration. La grande exposition des « Maîtres populaires de la réalité » connaît un énorme succès. Ses toiles seront exposées à Londres, Amsterdam, New York, Melbourne, São Paulo, Honolulu, Tokyo. Au Japon elles sont encore de nos jours très recherchées.
Lorsque Dina Vierny ouvre sa galerie en 1947, elle montre les toiles de Bauchant avec celles des peintres abstraits. Jusqu’à la mort de l’artiste en 1958, elle lui rend régulièrement visite à Auzouer-en-Touraine. Le peintre lui dédie l’œuvre Bouquet pour Dina (2), en 1957, année où il lui cède son fonds d’atelier.
En 1949 une grande rétrospective lui est consacrée à la Galerie Charpentier. L’année suivante la Légion d’Honneur lui est décernée pour « cinquante années d’activités artistiques ».
On estime à deux mille le nombre de ses œuvres. 

Enfant, Ferdinand Desnos, naît à Pontlevoy (à côté de Montrichard), fabrique ses propres couleurs et dessine avec frénésie, encouragé par sa mère. Dès 1919, à 18 ans, ses premières huiles sur toile – des scènes (4) et paysages de campagne – sont empreintes de sentiments mélancoliques que lui inspire la lumière tourangelle.
Alors qu’il vit à Paris, exerçant divers métiers, le critique d’art Fritz-René Vanderpyl lui présente Apollinaire, Max Jacob, Picasso…, le fait exposer en 1931 au Salon des Indépendants et quelques années plus tard, à la galerie Boétie. Exposition reprise à Blois, puis au musée de Tours et à la mairie de Pontlevoy.
Le peintre voue une véritable passion pour les chats qu’il partageait avec Paul Léautaud (5), figure emblématique de son œuvre et immédiatement reconnaissable.
L’année 1945, Desnos est affecté par deux deuils successifs qui lui inspirent deux œuvres : la mort de son frère, et la mort de son cousin, le poète surréaliste Robert Desnos.
En 1948, les Desnos occupent une petite loge de concierge bien vite transformée en atelier. Un ami du couple, Salah Stétié, écrivain et poète, écrit dans ses mémoires (L’extravagance, 2014) : « C’était un peintre qui ne s’adressait qu’au merveilleux, en toute spontanéité primaire, avec des toiles de tous formats, certains très grands, qu’il accrochait de bas en haut de la cage de l’immeuble de la rue Gay-Lussac, où il était concierge, exposition de chefs-d’œuvre dont s’indignaient les locataires qui refusaient cependant de trop protester parce que Ferdinand, avec sa femme et ses deux grandes filles un peu honteuses des barbouillages de leur mari et de leur père, fournissaient, grâce à leurs dix chats vadrouillant dans les étages, le meilleur des services de gardiennage de tout le quartier. »
Puis un nouveau style apparaît. De sa palette de couleurs – utilisées telles qu’elles sortent du tube – surgissent des paysages de sa Touraine natale, des scènes d’inspiration mythologique, animalières, des portraits, des compositions religieuses, mais aussi la mort, illustrée sur de grandes toiles telles que L’Épouvantail, un pantin mort qui joue au vivant.
La Cène sur la Seine (6) est une œuvre étonnante, où dans une scène d’inspiration biblique, sont introduits une multitude de personnages, artistes et auteurs reconnus : Verlaine, Rimbaud, Mallarmé, Léautaud, etc. Au centre se trouve Desnos, face à nous. Il nous livre une œuvre totalement invraisemblable, pleine de truculence et d’humour.
Après une vie difficile, de misère, Ferdinand Desnos décède à l’âge de 57 ans, laissant une œuvre de près de huit cents tableaux.

L’Art naïf est l’une des sources de l’Art moderne : les créateurs de l’avant-garde ont été les premiers à s’intéresser à aux œuvres de ces artistes. Picasso, Delaunay, Léger, mais aussi les artistes de l’avant-garde italienne et allemande, au premier rang desquels Kandinsky, ont non seulement admiré ces œuvres, mais les ont aussi collectionné.

« L’objet de leur représentation n’est pas l’apparence des choses (…), leurs oeuvres jaillissent uniquement de l’extase du coeur. » Wilhelm Uhde (1874-1947). Collectionneur, critique et marchand d’art, il a été l’un des plus influents défenseurs des peintres naïfs.

 

(1) André Bauchant (1873-1958), Portrait d’André Bauchant par lui-même, 1938. Huile sur toile, 197 x 191 cm.
(2) André Bauchant,
Bouquet pour Dina, 1957. Huile sur toile, 50x65cm.
(3) André Bauchant,
Portrait du bouquiniste de Tours, Lebodo, 1945. Huile sur bois, 30 x 22 cm.
(4) Ferdinand Desnos
(1901-1958), Chasse au sanglier avec son frère, 1943. Huile sur toile, 120x190cm.
(5) Ferdinand Desnos,
Portrait de Paul Léautaud et ses chats, 1935. Huile sur toile, 81 x 65 cm.
(6) Ferdinand Desnos,
La Cène sur la Seine, 1954. Huile sur toile, 60 x 180 cm.