Berthe Morisot : rebelle et avant-gardiste.

Berthe Morisot, La Lecture ou L’Ombrelle verte, 1873. Huile sur toile, 46 x 71,8 cm.
                               Le berceau, 1872. Huile sur toile, 56 x 46 cm. 

15 avril 1874. Paris. 35 Boulevard des Capucines. L’atelier de Nadar accueille la première exposition de la Société anonyme coopérative des artistes, peintres, sculpteur et graveurs. Il faut bien avouer que ce n’est pas un grand succès. Le public accueille par des injures cette peinture « de fous » et les journalistes ne sont pas plus tendres. Ironie du sort, l’un d’entre eux, Louis Leroy, dans un article censé se moquer de ces artistes, attribue en fait à ce groupe son nom définitif, en faisant référence au tableau de Claude Monet Impression soleil levant : « Impression, impression, je me disais aussi… Puisque je suis impressionné, il doit y avoir de l’impression là-dedans. » Le nom «impressionnisme» est désormais adopté.
29 artistes participent à cette exposition : Monet, Renoir, Cézanne, Pissarro, Degas,… Et un seul nom de femme : Berthe Morisot ! Elle aussi bénéficie des critiques acerbes des journalistes. Notre fameux ami, Louis Leroy lui reproche dans le Charivari l’état d’esquisse de ses œuvres : « Parlez-moi de Berthe Morizot (sic) ! Cette jeune personne ne s’amuse pas à reproduire une foule de détails oiseux. Lorsqu’elle a une main à peindre, elle donne autant de coups de brosse en long qu’il y a de doigts, et l’affaire est faite. »

Cependant, certains critiques d’art sont moins réfractaires à l’art contemporain. Présentée sous le titre La Lecture, l’œuvre est remarquée par le critique Jean Prouvaire qui écrit : « Loin des coulisses, Mlle Berthe Morisot nous conduit dans les près mouillés par la rosée marine. Dans ses aquarelles comme dans ses peintures à l’huile, elle aime les grandes herbes où s’assied, un livre à la main, quelque femme auprès d’un enfant. Elle confronte l’artifice charmant de la Parisienne au charme de la nature. » Les scènes de lecture, renvoyant à la rêverie, à la méditation, mais aussi à une pratique culturelle réservée à une classe éclairée, sont courantes dans la peinture impressionniste. Morisot avait pour roman favori Madame Bovary de Gustave Flaubert à une époque où l’on suspectait la littérature de fiction de corrompre les femmes par sa frivolité.

Mais rares sont ceux qui prennent véritablement au sérieux son activité de peintre. Dès 1877, le critique d’art Paul Mantz affirme à son propos qu’« il n’y a dans ce groupe révolutionnaire qu’un impressionniste : c’est mademoiselle Berthe Morisot. Tout dans sa peinture témoigne d’une volonté d’indépendance, de liberté par rapport aux règles et aux usages établis. »

Même si aujourd’hui Berthe Morisot est reconnue comme une figure incontournable de l’impressionnisme, elle était encore récemment placée dans l’ombre de ses pairs. Pourtant, elle est l’une des intellectuelles les plus radicales de son temps. En effet, si elle n’innove pas par les sujets traités (intimes, familiaux, bucoliques), elle s’affranchit radicalement des règles et des techniques. Elle peint la vie moderne.

Le Berceau a été peint en 1872. L’artiste y représente sa sœur Edma, veillant sur le sommeil de sa fille Blanche. C’est la première apparition d’une image de maternité dans l’œuvre de Morisot, sujet qui deviendra l’un de ses thèmes de prédilection. Cette scène intimiste est inhabituelle à une époque où faire pénétrer une personne chez soi dans d’autres pièces que les « salles de réception » prévues à cet effet, était indécent.
La composition même de la toile place le public dans une position indiscrète : le cadrage serré sur le berceau donne au spectateur le sentiment de se trouver juste à côté. Pourtant, sa mère ne semble pas le remarquer ; elle interpose le voile entre lui et l’enfant. En construisant un triangle dont le premier plan serait la tête de la mère, le second celle de l’enfant et le troisième, la main de la femme sur le bord du berceau, la peintre nous fait comprendre la relation qui unit ces deux êtres.
Loin des modèles de mères attendries que l’on retrouve dans les toiles de Manet ou Renoir, Morisot peint une vision plus complexe de la maternité. Cette œuvre incarne le dilemme qui traverse Berthe dans les années 1870 : peut-elle poursuivre sa carrière de peintre tout en menant une vie de mère ou doit-elle renoncer à l’un des deux ? Toute la modernité de ce tableau résulte dans cette ambiguïté sur l’arrivée de cet enfant : ce n’est pas une vision sombre de la maternité, ni une vision très fusionnelle. C’est une mère mélancolique qui est représentée, en rupture avec les conventions picturales de l’époque, sans mise en récit, à l’opposé de ses collègues. Son ami le poète Paul Valéry disait qu’elle « vivait sa peinture et peignait sa vie ».

En 1868, le peintre Fantin-Latour présente à Berthe, Édouard Manet. Cette rencontre est capitale. Aucune autre femme n’aura été autant peinte par Édouard que Berthe. Il la représente à 14 reprises : pensive, mélancolique et affectée par le malheur, ou sensuelle et séductrice avec un éventail. Jamais Manet n’est allé aussi loin dans sa volonté de percer l’«âme» de son modèle.
Certes, Berthe était très admirative du talent de Manet. Mais lors de leur première rencontre, elle a 26 ans et déjà une forte personnalité. Et si Manet a beaucoup compté pour Morisot, Morisot a beaucoup compté aussi pour Manet. C’est elle qui l’influence et l’amène à une peinture de plein air qu’il avait peu pratiquée jusqu’ici. Mais ce qui la différencie de Manet, ce sont les couleurs. Si Manet est un peintre du noir, Morisot est le peintre du blanc, « les blancs d’une qualité surprenante » (Roger Ballu à propos du tableau Jeune femme à sa toilette).

Ses scènes intimes révèlent l’évolution de la palette de Morisot vers des teintes pastel lui valant d’être comparée à Watteau et Fragonard. En regardant de près ses compositions, des hachures apparaissent dans tous les sens dans une profusion de teintes blanc, bleu, rose, violet, vert, comme si elles étaient le fruit d’une peinture gestuelle telle qu’on la pratiquera dans l’abstraction après la Seconde Guerre mondiale.
Morisot expérimente de façon radicale cette volonté de donner une impression d’instantanéité qui est au cœur de l’impressionnisme avec une touche très libre ; elle a l’audace de montrer le geste de l’artiste sur la toile. Elle n’hésite pas à laisser des morceaux de la toile visibles, non-finis ce qui ne manque pas de choquer la critique la plus conservatrice, « quelque chose d’incompréhensible et d’insensé ».

C’est le frère d’Édouard que Berthe épouse : Eugène Manet, un homme qui l’aime et la soutien dans sa carrière. Comme l’époux de Lavinia Fontana (1552-1614) ou celui de Mary Beale (1633-1699), quelques siècles auparavant, Eugène se met au service de la promotion de l’œuvre de son épouse, négocie avec les marchands, prend en charge sa participation aux expositions et la rassure sur la valeur de son talent. Alors que Berthe signe toujours ses toiles de son nom de jeune fille, elle est systématiquement citée sous le nom de « madame Manet », se retrouve mariée à Édouard plutôt qu’à Eugène, et son travail, rabaissé à sa condition de femme.

À sa mort, en 1895, à 54 ans, malgré plus de 400 peintures, et une carrière professionnelle de peintre reconnue, sur son certificat de décès, il est inscrit « sans profession ». Deux ans plus tard, l’école des Beaux-arts s’ouvrira aux élèves femmes. 100 ans plus tard, les Etats-Unis et la France organisent les premières rétrospectives consacrées à Berthe Morisot.

« Je ne crois pas qu’il y ait jamais eu un homme traitant une femme d’égale à égal, et c’est tout ce que j’aurais demandé. Car je sais que je les vaux. » Berthe Morisot, 1890.