Dora Maar – Profession : artiste

Dora Maar dans son atelier rue de Savoie (1943) par Brassaï © Sophie Payen – exposition « Dora Maar » au Centre Pompidou (05 juin – 29 juillet 2019)

 

16 juillet 1997. Paris. Henriette Théodora Markovitch s’éteint à 89 ans. Seul, sept personnes assistent à son enterrement dont deux voisines et la concierge de son immeuble. Pourquoi une telle solitude ? Recluse volontaire ? Oubliée de tous ?

Henriette a été une femme incroyable, qui a fait ce qu’aucune femme ne devait faire à son époque. Elle a vécu pleinement, libre. Intellectuelle, talentueuse, élégante, elle a marqué de son empreinte le monde de l’art mais le monde de l’art l’a longtemps ignoré. Normal me direz-vous, c’était une femme !

 

1907. Paris. Née d’une mère française, très catholique, et d’un père croate, architecte, Henriette Théodora Markovitch grandit entre Paris et Buenos Aires au sein d’une famille bourgeoise qui se déchire. Enfant unique, elle vit une enfance solitaire. Elle reçoit le surnom de Dora.

1926. Dora s’installe définitivement à Paris. Elle étudie la peinture à l’Union centrale des arts décoratifs, à l’Académie de Passy, à l’Académie Julian, et dans le studio d’André Lhote. Elle suit des cours à l’École de Photographie de la ville de Paris. Elle intègre le milieu culturel mondain rapidement en fréquentant des cafés « osés » (pour les femmes !) comme La Rotonde, le Dôme, etc.

1927. Dora a 20 ans et une élégance qui impressionne aussi bien les hommes que les femmes. Son amie, l’artiste Marianne Clouzot (1908-2007) dira à ce propos « Dora Markovitch (qui) synthétisait pour nous la femmes chic ». Cette année-là, Marianne peint un portrait de Dora, celui d’une femme moderne : la vitesse de la Bugatti, les lumière des boîtes de jazz,… et immortalise son sens aigu de la mode.

1930-1936. Dora a des ambitions artistiques. Elle hésite entre peinture et photographie. Lors de ses voyages fréquents, longs et fatigants, entre Paris et Buenos Aires pour voir son père, elle a pris ses premières photographies. Alors c’est décidé, elle deviendra photographe professionnelle. Certains clichés annoncent son goût pour les jeux de lumière et toute leur sensualité. D’autres montrent l’influence de la Nouvelle Objectivité. Pendant longtemps, ses clichés seront attribués à Man Ray dont elle avait été l’assistante !

L’émancipation de Dora se poursuit et sa carrière s’accélère. Elle ouvre un studio avec le décorateur de cinéma Pierre Kéfer, 29 rue d’Astorg, ce que peu de femmes photographes de l’époque pouvaient se targuer d’avoir. C’est à ce moment-là que Théodora Markovitch devient Dora Maar. Très rapidement, le studio croule sous les commandes : photographies de mode et d’architecture, travaux publicitaires, portraits et nus. Ils collaborent avec plus d’une vingtaine de périodiques. Malgré le succès, les deux associés se séparent en 1935 et Dora poursuit l’aventure seule.

Dès 1933, artiste engagée, affiliée au courant politique et social de gauche, elle cherche quelque chose de plus spontanée que les photos idéalisées de studio. Elle veut regarder les gens. Elle descend dans la rue, à Paris, à Barcelone, à Londres, et se rapproche de ses sujets : la jeunesse des quartiers pauvres et les laissés-pour-compte de la société.

Dora Maar a toujours eu le goût du bizarre, le sens du surréalisme, avant même d’en rencontrer les membres et d’en adopter les techniques. Et si une photographie concentre la bizarrerie et l’effroi du surréalisme, c’est bien le Portrait d’Ubu (1936). Difficile de décrire la chose qui apparaît sur le tirage noir et blanc : une tête d’insecte se change en portrait d’Ubu, roi grotesque inventé par Alfred Jarry. Minuscule, elle devient énorme, animale et humaine tout à la fois, monstrueuse. Dora s’empare ici d’un procédé souvent utilisé par les artistes dada et surréalistes : jouer de l’écart entre une image ou une chose et le nom qu’on lui donne. Il fallait du cran, de la fantaisie et de l’imagination pour donner un tel visage au tyran grotesque de Jarry. Certains ont cru reconnaître une racine, d’autres un fœtus – il s’agirait d’un bébé tatou -, mais l’artiste est toujours restée muette sur le secret de sa photo.
Ces clichés sur lesquels elle s’applique méticuleusement à coller, inverser, tordre et surexposer d’autres images, creusent un peu plus le sillon du fantastique. 29 rue d’Astorg reste une icône célèbre : la photo esquisse une représentation monstrueuse de la féminité avec une figurine à tête d’os et aux jambes atteintes d’éléphantiasis. Cette « inquiétante étrangeté » fait partie intégrante des créations de la photographe.

Très tôt, Dora Maar participe à de nombreuses expositions et devient célèbre.

Man Ray fait d’elle un portrait solarisé (1936) : c’est par l’intermédiaire de cette photographie, d’après la légende, que Picasso rencontre pour la première fois Dora Maar. Le peintre est tellement subjugué qu’il demande à Man Ray d’échanger ce portrait contre une épreuve de la Minotauromachie.
Ce qui est sûr, c’est que Dora et Picasso se sont rencontrés grâce à Paul Éluard. Picasso est troublé par cette jeune femme brune ; elle est artiste comme lui, intelligente, a déjà conquis les surréalistes et, surtout, elle parle espagnol. À ce moment-là, Picasso connaît un passage à vide. Dora Maar ne sera pas seulement un simple modèle ou une compagne, mais une véritable source d’inspiration, un nouveau souffle pour son travail. Elle lui déniche un atelier, 7 rue des Grands-Augustins. Elle lui apprend la photographie.
Picasso n’a de cesse de représenter Dora, lui crée des bijoux, lui écrit des poèmes. Quand à Dora, Picasso lui inspire des clichés solarisés, gravés, colorés et peints. Ensemble, ils réalisent des photogravures et des portraits. Ensemble, ils se parlent en espagnol.

11 mai – 04 juin 1937. Dora, membre du groupe antifasciste Contre-attaque, incite Picasso à s’engager publiquement contre le coup d’Etat franquiste. Lorsqu’il ébauche Guernica, quelques jours après la destruction de la ville, Dora entreprend de photographier la progression des états de la toile. Ce témoignage unique de la gestation d’une des plus importantes œuvres du 20ème siècle sera publié dans un numéro spécial des Cahiers d’art.

À cette date, la menace du fascisme pèse sur l’Europe. Inspiré par les horreurs de la guerre civile d’Espagne, Picasso fait de Dora Maar l’emblème des souffrances infligées à la population espagnole. Il peint la Femme qui pleure, dont il compose plus de soixante variations : « Pour moi elle est une femme qui pleure. Pendant des années, je l’ai peinte en formes torturées, non par sadisme ou par plaisir. Je ne pouvais que donner la vision qui s’imposait à moi, c’était la réalité profonde de Dora. » Malheureusement, ce titre a collé à la peau de Dora toute sa vie, la limitant à l’image d’une femme chosifiée et déconstruite par Picasso.

Encouragée par son amant, Dora abandonne la photographie et se consacre à la peinture. Fini le surréalisme, les distorsions, les univers kafkaïens qui caractérisaient ses photographies. Elle peint désormais des portraits, des natures mortes et des paysages cubistes. Elle crée ses propres Femme qui pleure, autoportraits qu’elle s’approprie comme pour conjurer le sort qu’inflige le peintre espagnol à son image de femme libre.

1946. Après la cohabitation forcée avec Marie-Thérèse Walter, Françoise Gilot est apparue dans la vie de Picasso. C’est la rupture qui plonge Dora dans la dépression. Internée à l’hôpital Sainte Anne, elle subit des électrochocs, pourtant interdits. Puis, elle suit une psychanalyse avec Jacques Lacan.

Que devient-elle ensuite ? Que fait-elle ?

Années 1950. Elle se réfugie dans le catholicisme de ses années argentines. La peinture et la poésie rythme son quotidien tout comme les prières. Elle retrouve ses amis Marie-Laure de Noailles, André Masson, Balthus, Marc Chagall, entre autres, et s’étourdit dans la vie mondaine. Elle reçoit à Ménerbes près de Gordes, dans la maison que lui a offerte Picasso comme cadeau d’adieu – en échange d’une nature morte. Ce village devient le sujet de prédilection de ses toiles cubistes et de ses poèmes.

À partir de 1957. Alors que sa vie semblait avoir repris un cours normal, brusquement, Dora disparaît : elle se coupe du monde et de ses amis. Elle partage son isolement volontaire entre Ménerbes et Paris. Elle ne cesse pas pour autant de peindre mais n’expose plus. Elle fait l’expérience de l’abstraction géométrique.

Dans les années 80, elle se réconcilie avec la photographie, unissant cette discipline au geste pictural : elle rehausse ses photogrammes de vifs traits de peinture. Œuvres qui évoquent la femme émancipée soixante ans après ses débuts.

« (…) Elle avait une manière très personnelle de manier le clair-obscur. Pourtant d’une lampe, d’un réveil ou d’un morceau de pain, elle donnait le sentiment d’être moins intéressée par les objets eux-mêmes que par leur solitude : l’horrible solitude et le vide qui entouraient toutes choses dans cette pénombre. » Françoise Gilot (1921-2015) in Vivre avec Picasso, 1964.