Monir Shahroudy Farmanfarmaian : une vie entre tradition et modernisme.

(en haut) Mosquée Shah Cheragh, Shiraz, Iran.
(en bas) Monir Shahroudy Farmanfarmaian, Fountain of Life, 2005.

XIV° siècle. Iran. Shiraz. La reine Tash Khatun souhaite une mosquée qui intensifierait mille fois la lumière. Son désir est immédiatement exaucé : des artisans, pratiquant l’art traditionnel du Ayeneh-Kari, art transmis de père en fils, assemblent de tout petits morceaux et éclats de miroirs, triangulaires, carrés, hexagonaux, pour recouvrir de formes géométriques murs et plafonds de la mosquée Shah Cheragh. En persan, Shah Cheragh signifie « Roi de la lumière ». Effectivement, la lumière réverbérée scintille, vacille partout dans la mosquée ; le visiteur est enveloppé dans son reflet démultiplié.
Les miroirs, importés d’Europe et qui transitaient par la route de la Soie, étaient souvent brisés à leur arrivée en Perse. Cette technique permettait de les utiliser plutôt que de les jeter. En Iran, le miroir est un symbole de l’eau. L’eau est vive, elle reflète la lumière, elle représente la vie.

1966. Trois visiteurs pénètrent dans la mosquée Shah Cheragh. C’est un tel éblouissement que les deux Américains* et l’Iranienne s’assoient dans la haute salle du dôme et admirent ces millions de minuscules mosaïques de miroirs recouvrant chaque centimètre de la structure religieuse. Pour l’artiste Iranienne Monir Shahroudy Farmanfarmaian, cette découverte marque un tournant dans sa pratique artistique : « Imaginez que vous entrez dans le centre d’un diamant et que vous regardez le soleil ».
Monir est alors une artiste reconnue. Depuis bientôt trois décennies, elle pratique peintures, dessins, créations textiles, monotypes, entre deux cultures, son pays de naissance, l’Iran, et son pays d’exil, les États-Unis.

1944. Iran – États-Unis. Monir Shahroudy a 20 ans. Née en Iran dans une famille aisée, elle a grandi dans une maison pleine de peintures : tableaux aux murs, plafonds, poutres et moulures peints d’oiseaux, fleurs, motifs islamiques, etc.
Mais Monir, adolescente, veut en apprendre davantage. Les livres d’art étant interdits en Iran, elle copie des cartes postales de paysages occidentaux, des natures mortes et des portraits.
Mais Monir, jeune femme, veut en apprendre davantage. Après de brève études au Fine Art College de l’Université de Téhéran, elle réalise que pour devenir une artiste à part entière, elle doit s’envoler pour l’étranger. Elle rêve de venir à Paris. Mais c’est la guerre. Alors direction : New York.
Dans les années 40-50, New York est une ville en pleine effervescence artistique. Monir peut donc y assouvir sa soif de découverte : elle visite musées, galeries, ateliers d’artistes, et suit des cours de stylisme et en restauration. De rencontres en rencontres, l’artiste Iranienne se fait une place parmi les artistes d’avant-garde ; elle apprend la danse avec Martha Graham, partage ses idées avec Jackson Pollock, Willem de Kooning, Mark Rothko, Joan Mitchell, Larry Rivers, Barnett Newman…
Monir dessine des dessins de mode, des motifs textiles. L’un d’entre eux, une fleur – la violette iranienne – retient l’attention d’une agence qui lui achète 150$. Cette fleur devient LE motif iconique de la chaîne de magasins Bonwit Teller & Co. C’est un tel succès, que Bonwit Teller & Co engage Monir en tant que dessinatrice de mode et illustratrice commerciale, en 1953. C’est là qu’elle se lie d’amitié avec une future star : Andy Warhol, alors dessinateur de chaussures.   

1957. États-Unis – Iran. Monir revient dans son pays natal. Elle épouse en secondes noces Abolbashar Farmanfarmaian, avocat. Elle voyage à travers l’Iran, visite des villages, les ruines de Persépolis, découvre des tribus (les Qashqai, les Turkmènes, les Lurs, les Yamuts et les Kurdes). Les arts décoratifs islamiques, les jardins, l’architecture et l’art public seront ses sources d’inspiration.
C’est aussi le début de la reconnaissance : Monir remporte une médaille d’or pour son exposition au pavillon de l’Iran de la Biennale de Venise, en 1958. Cinq ans plus tard, l’université de Téhéran présente sa première exposition personnelle ; elle y présente des monotypes. Cette technique lui avait été enseignée par l’artiste Américain Milton Avery.

1966 est une année de bouleversement dans son travail. Tellement émerveillée par le dôme de la mosquée Shah Cheragh, Monir apprend auprès de Hajji Ostad Mohammad Navid, un maître-artisan, deux techniques anciennes de décoration : la mosaïque de miroirs et la peinture sous verre. La première technique consiste à placer des fragments de verre et de miroirs dans des motifs complexes en plâtre. La deuxième consiste à peindre sur des feuilles de verre et à les retourner pour les admirer. Ces deux techniques s’inspirent de l’architecture perse et des motifs islamiques. Rien n’est fait au hasard, c’est un savant équilibre entre géométrie et création. L’effet obtenu est un enveloppement du spectateur qui rejoint les objectifs de l’expressionnisme abstrait avec une influence plus spécifique des jeunes minimalistes comme Frank Stella et Robert Morris et une conception proche de l’Op Art : l’exceptionnelle brillance exploite à la fois la réflexion et la réfraction de la lumière.

1979. Iran – États-Unis. C’est la révolution iranienne et un nouvel exil à New York pour Monir et sa famille. Elle part en abandonnant une grande partie de son œuvre qui sera en partie volée, confisquée ou détruite. Les œuvres créées par l’artiste ne sont pas les seules à subir la Révolution. En effet, Monir collectionne des peintures spécifiques : les qahveh khaneh.
« J’ai trouvé ma première peinture de café, ou qahveh khaneh, pendant un voyage dans le nord de l’Iran, en 1958. Je l’ai repérée à travers un balcon au deuxième étage, une belle peinture, très primitive, représentant un homme assis sur un cheval et entouré de beaux paysages. À l’époque ces cafés étaient réservés aux hommes, mais il était 10h du matin et il n’y avait pas de clients, alors je suis montée et j’ai demandé si je pouvais l’acheté, mais l’homme a refusé. « Pourquoi ? » lui ai-je demandé. « Parce qu’elle plaît à mes clients. » « Où pourrais-je acheter une peinture de ce style ? » « Dans l’autre café, peut-être qu’ils vendront la leur. » Alors j’y suis allée et j’ai posé la question. Ces peintures faisaient partie de l’art du récit dans ces cafés, mais la radio avait fait son apparition, et les gens s’asseyaient et écoutaient la radio, au lieu de s’asseoir en cercle et de raconter des histoires autour de ces tableaux. Je suis allée dans plusieurs villes et j’ai commencé à collectionner les peintures de café. C’était une époque très surréaliste. Je me suis dit que Salvador Dali devait venir et apprendre leur manière de traiter les différents thèmes, de créer toutes ces scènes magnifiques.
(…) Il fallait que quelqu’un sauve ces bribes de notre culture avant qu’elles ne se perdent. Une fois, j’ai découvert une toile chez un antiquaire, une peinture très bon marché, recouverte de verre, qui venait du sud de l’Iran. C’était tellement beau, on aurait dit un Matisse. J’ai voyagé jusqu’au milieu de nulle part pour rencontrer cet artiste. Il vivait dans une tente et il était aveugle.
Je me suis retrouvée avec des centaines de toiles. Elles ont toutes disparu aujourd’hui, tout a été confisqué au moment de la Révolution. »

2005. États-Unis – Iran. Après 26 ans d’exil, Monir rentre chez elle. Elle réunie ses anciens employés pour travailler à nouveau sur ses mosaïques, ce qu’elle n’avait pas pu faire aux Etats-Unis n’ayant pas trouvé de spécialistes. C’est une période très productive que l’artiste a appelée son « crépuscule gracieux ».
Dans Fountain of Life, l’artiste utilise les jeux de transparence et de lumière. La tour, conçue de structures cristallines géométriques répétitives inspirées de motifs du soufisme mystique, reflète nos idées et nos rêves d’une nouvelle société. Chaque plateau de verre a une signification : dans l’art islamique, le triangle, ici toute en haut de la fontaine, symbolise l’être humain. Le carré fait référence aux quatre points cardinaux. Les cinq côtés du pentagone évoquent les cinq sens. Les six côtés de l’hexagone sont les directions (avant, arrière, droite, gauche, haut, bas) et également les six vertus : générosité, autodiscipline, patience, détermination, perspicacité et compassion. Les mosquées d’Iran ont l’hexagone pour point de départ. Les tapis islamique ont aussi pour trame l’hexagone.

Décembre 2017. Téhéran. Ouverture du musée Monir dans les jardins historiques datant du XIXe siècle, en plein cœur du parc Negarestan : cette institution est la première du pays consacrée à une artiste féminine. Les 51 œuvres exposées dans le musée, géré par l’université de Téhéran, ont été offertes par l’artiste qui souhaitait honorer la mémoire de son second mari (il était professeur de droit dans cette université).

20 avril 2019. Monir Shahroudy Farmanfarmaian s’est envolée pour son dernier voyage à 97 ans. En sept décennies, elle s’est appropriée les traditions de son pays d’origine et les a transformées pour les inscrire dans le paysage de l’art contemporain. Si Monir a vécu une relation chaotique avec son pays (elle a vu trois régimes, extrêmement différents, dirigé l’Iran), son plus grand défi a été d’amener les gens à voir l’Iran différemment.

« My love for my culture is in everything I create… I can leave this country with a representation of my life’s work » Monir Shahroudy Farmanfarmaian in The Art Newspaper, 2017.

*Monir Shahroudy Farmanfarmaian était accompagnée des deux artistes Américains Robert Morris (1931-2018) et Marcia Hafif (1929-2018)