Les mouches d’aujourd’hui ne sont plus les mêmes que les mouches de demain (1)

(en haut à gauche) Petrus Christus (1410-1475), Portrait d’un chartreux, 1446. Huile sur panneau, 29,2 x 21,6 cm.
(en haut à droite) Georges de La Tour (1593-1652), Vielleur à la mouche, vers 1620-1625. Huile sur toile, 162 x 105cm.
(au centre) Simon Luttichuys (1610-1661), Coin d’atelier : Allégorie des arts et des sciences, 1646. Huile sur panneau, 46 x 67,5 cm.
(en bas à gauche) John Knuth (1978), Base Powder, 2014. Acrylique et moucheture sur toile, 121,92 x 91,44 cm.
(en bas à droite) Laurent Mignonneau et Christa Sommerer, Portrait on the Fly, 2015.
Écran plat de 101 cm, ordinateur, caméra.

13ème siècle. Italie. Alors que le peintre Cimabue se promène à cheval, il aperçoit un jeune berger en train de dessiner l’une des brebis de son troupeau. Le dessin est si réaliste que le maître subjugué décide de prendre l’enfant comme apprenti dans son atelier. C’est ainsi que la légende du peintre Giotto commence.

Les histoires légendaires entourent la vie de Giotto.

16ème siècle. Giorgio Vasari en raconte une autre dans ses Vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes : un jour, Giotto, dans l’atelier de Cimabue, peint sur le nez d’un personnage une mouche si réaliste que le maître tenta de la chasser de la toile. L’élève avait si parfaitement copié la nature qu’il a trompé l’œil de son maître.
« On peut être certain que Giotto n’a jamais peint une telle mouche ; la pratique n’était pas de son temps, et Vasari, évidemment, le savait. Mais, au moment où il écrit Les Vies, au milieu du 16e siècle, la mouche était un motif pictural qui avait connu un bon succès entre la moitié du Quattrocento et le début du 16e siècle. On la retrouve en de nombreux exemplaires : qu’elle soit intégrée à la composition, peinte sur le rebord de l’image ou comme posée à même la surface du tableau, ou encore que ces dispositifs se combinent, la liste des mouches peintes est loin d’être close. » Daniel Arasse, Le détail. Pour une histoire rapprochée de la peinture.

La mouche. Certes, un petit insecte, mais parfois tellement horripilant lorsqu’il envahit votre chambre de son bzzzzzz…… alors que vous alliez tomber dans les bras de morphée !
Certes, un petit insecte mais étudié inlassablement par les chercheurs : environ 80 000 espèces de mouches ont été recensées dans le monde (5 000 en France).
Car les mouches sont nos plus vieilles amies. Elles étaient là bien avant l’espèce humaine et ce sont adaptées au fil du temps. En effet, voici 250 millions d’années, elles virevoltaient déjà sur la Terre alors que l’Homme est apparu il y a seulement 3 millions d’années. Alors bien sûr, elles ont laissé des traces dans les créations artistiques et ce, dès la préhistoire : on en trouve les premières représentations dans l’art pariétal à Lascaux. Mais pendant longtemps, la mouche ne fait dans l’art que des apparitions sporadiques. Et quelques siècles plus tard….

15e–17e siècles. À cette époque, les proliférations de mouches, fréquentes, étaient considérées soit comme une punition ou un avertissement divin, soit comme un fléau envoyé par le diable. La mouche devient un motif pictural essentiellement pratiquait dans les Flandres, en Allemagne et en Italie du Nord suivant la tradition de la « musca depicta » (la mouche peinte).

Il est impossible d’échapper à la présence de la mouche du Portrait d’un chartreux posée sur le cadre, juste au–dessus du nom de l’artiste Petrus Christus ; elle constitue l’élément essentiel du tableau. Pour Daniel Arasse, trois instances travaillent conjointement dans l’interprétation de la présence de cette mouche :
Premièrement, celle-ci permet à Petrus Christus de conférer à l’œuvre une valeur de memento mori (« Souviens-toi que tu mourras »). La mouche est un animal néfaste se nourrissant sur les cadavres. Le peintre rappelle au spectateur qu’il est mortel.
Cet insecte nous apporte également des précisions quant à l’identité du moine. Il s’agirait de de Denys le chartreux. La mouche serait une allusion à son ouvrage De venustate mundi qui décrit la beauté du monde comme une hiérarchie des beautés dont le degré le plus humble est représenté par les insectes.
La mouche est située entre son nom et son prénom, signe des préoccupations artistiques de l’artiste. Il est en effet l’un des premiers artistes Flamands à pratiquer le principe de la perspective géométrique structurée. La mouche a donc valeur de signature à la fois artistique et théorique.
… tout ça contenu dans quelques millimètres carrés !

1646. Londres. Simon Luttichuys montre toute sa virtuosité dans son Coin d’atelier : Allégorie des arts et des sciences. Il s’agit sans doute de son atelier, avec palette, esquisses, portrait de Rubens, etc. et le peintre en a profité pour se représenter dans la sphère flottante qui surplombe cet étalage de productions. La cheminée sculptée représente Apollon, dieu des Arts, surmonté par la nymphe Daphné transformée en arbre. Certains détails sont empruntés à d’autres artistes : le dessin de ce qui semble le cadavre d’un noyé, glissé sous le tableau de tempête, est la copie d’une Iphigénie endormie. La sculpture du buste de femme est probablement reprise d’un dessin de Bailly. Font partie des objets de la science, le globe terrestre, le livre de botanique, l’os, le compas et la carte de géographie. Cette carte marine a été probablement choisie pour faire écho au tableau de marine, avec l’éléphant comme contrepoids amusant de la mouche posée en haut de celui-ci.
On oscille donc entre une vanité des sciences et des arts et une apologie de la peinture. La mouche « qui marche sur le ciel », et que l’on peut comprendre soit comme posée sur le tableau dans le tableau soit posée sur le tableau, illustre la toute-puissance de l’artiste à nous faire croire ce qu’il veut.

Et que peut-on dire de la mouche du Vielleur de Georges de La Tour que Stendhal qualifia « d’ignoble et effroyable de vérité » ? Un vieillard aveugle chante en s’accompagnant d’une vielle à manivelle, instrument traditionnel des chanteurs de rue au 17e siècle en Lorraine. Regardez bien sous la vielle, à gauche, une tache noire apparaît. C’est une mouche, imperceptible au premier coup d’œil. Sa présence est symbolique : elle évoque à la fois l’instrument, dont la corde principale s’appelle la mouche, et la condition sociale du personnage. Mouche, que l’on a envie de chasser de la main, et qui invite le spectateur à une réflexion sur la fragilité, le réel et l’illusion.

Il faut dire qu’à cette époque, les mouches étaient le principal vecteur des épidémies comme la peste et le choléra. Peu à peu, à partir de la seconde moitié du 19e siècle, les mouches, en même temps qu’elles sont chassées des villes par l’hygiène, vont disparaître de la peinture, chassées par les avant-gardes. Elles font leur réapparition au 20e siècle avec des artistes comme Salvador Dali (Persistance de la pensée, 1931).
Dali a toujours été fasciné par les mouches. Enfant, son père lui a expliqué que les yeux des mouches étaient faits d’une quantité de petites facettes paraboliques qui leur permettaient de voir à la fois de près et de loin, dans toutes les directions. Et à force de s’entraîner à regarder le monde de plusieurs points de vue en même temps, Dali est arrivé à mélanger mentalement ce qui était autour de lui et ce qui était caché quelque part dans sa mémoire.

De tout temps, certains artistes ont travaillé avec des assistants mais aucun autant que John Knuth : plus de 250 000 mouches contribuent à réaliser ses peintures abstraites. Il les abreuve d’un mélange de sucre, d’eau et de pigments colorés. Enfermées avec une toile blanche, les mouches s’y posent et régurgitent des millions de fois des gouttes de vomi colorées. Celles-ci s’accumulent en couches chromatiques et finissent par recouvrir toute la surface composée d’innombrables minuscules mouchetures. Knuth décrit son travail comme étant le résultat des tensions entre un environnement contraint (les mouches sont enfermées) et une situation imprévisible, un processus miroir de la société contemporaine.

Quant à l’installation de Laurent Mignonneau et Christa Sommerer, elle est une réflexion autour de notre rapport au réel et la culture du selfie. Portrait on the Fly est une œuvre interactive composée d’une mouche virtuelle multipliée par dix mille. Un essaim de mouches virtuelles virevolte sur un écran relié à une caméra. Dès qu’un spectateur s’approche, les insectes s’activent et se regroupent dans un flux incessant pour former son portrait. Quand le modèle s’en va, les insectes prennent une position au hasard, faisant disparaître l’image.
L’apparence de l’individu seule subsiste de manière éphémère. L’œuvre pose la question de la flatterie de l’ego via le selfie, un geste devenu banal aujourd’hui. Les artistes croisent ici un discours actuel sur la matérialisation et la dématérialisation liées au virtuel au moyen de ce thème classique, présent dans la peinture depuis la fin du Moyen Âge.

« Quand on voit des mouches, on peut dire : ça été des vers. Quand on voit des hommes, on peut dire ça en sera. » Raymond Queneau dans Foutaises (1944).

(1) Extrait du poème Les mouches de Raymond Queneau (1903-1976).