Dans la lumière des bords de Loire : l’art en héritage.

(à gauche) Édouard Debat-Ponsan (1847-1913), Nec Mergitur ou La Vérité sortant du puits, 1898. Huile sur toile, 240 x 150,5 cm.
(en haut à gauche) Édouard Debat-Ponsan, Un ruisseau (La Cisse ?) bordé d’arbres. Huile sur panneau, 30,5x46cm.
(au centre) Édouard Debat-Ponsan, Paysage de Loire. Huile sur panneau, 35 x 50 cm.
(en haut à droite) Olivier Debré (1920-1999), Traits bleu et rose, coulant de Loire, 1978. Huile sur toile, 100×100 cm.
(en bas) Olivier Debré, Noire bleu ocre de Loire aux taches fortes du haut, 1996. Huile sur toile, 180x350cm.

1898. Paris. Édouard Debat-Ponsan présente au Salon son tableau La Vérité sortant du puits: une femme à moitié nue, sortant d’un puits, s’élance en brandissant un miroir. Cette allégorie montre deux personnages, dont l’un masqué, botté, portant l’épée, est un spadassin, et l’autre vêtu de noir avec une collerette blanche, un clerc. Tous deux tentent de retenir la femme en s’agrippant au linge blanc qui lui entoure les reins et qui se déchire.
La Vérité du peintre est politique. En effet, avec ce tableau, Debat-Ponsan prend clairement position dans l’affrontement qui sépare alors, autour de l’affaire Dreyfus, les « deux France ». Le miroir est la vérité qui éclaire et doit triompher de l’obscurantisme des hommes dont il se garde toutefois de renvoyer l’image ; ce miroir est aussi une allusion au drapeau tricolore que brandit La Liberté guidant le peuple dans le tableau d’Eugène Delacroix.
La Vérité sortant du puits est offerte à Émile Zola qui déclarera : « Ce qui fait si émouvante cette Vérité sortant du puits, c’est qu’on semble entendre devant cette toile le cri de conscience d’un honnête homme. »
À la mort de Zola, ses nombreux tableaux ont été vendus à Drouot, dont celui-ci. L’œuvre a été revendue ensuite à deux reprises au début des années 1940, avant d’être préemptée par l’Etat lors d’une vente le 20 juin 1973. La toile acquise pour le musée du Louvre, est alors mise en dépôt au musée de l’hôtel de ville d’Amboise où il est exposé.
Ceci étant, cette prise de position de Debat-Ponsan en faveur de Dreyfus va changer le cours de sa vie. Professionnellement, le peintre va certes continuer d’exposer régulièrement au Salon mais perd une part importante de sa clientèle bourgeoise parisienne, en particulier dans son activité de portraitiste. Mais ses choix provoquent surtout une coupure brutale, profonde et durable, avec sa famille originaire de Toulouse. Cette rupture avec ses racines va avoir des répercussions sur son travail.

1900. Nazelles-Négron. En choisissant la Touraine comme lieu de « repli », le peintre fait le pari de la lumière. Plus de 80 de ses tableaux de paysages ayant pour cadre la Touraine, sont situés pour l’essentiel sur la rive droite de la Loire, entre Amboise et Tours. Debat-Ponsan pose partout son chevalet : sur la terrasse du château, dans le village qu’elle surplombe, sur les chemins, dans les forêts,… Et surtout, l’eau qui court, reflète et scintille, devient un champ d’exploration nouveau pour l’artiste.
Cette partie de la Touraine est parcourue par deux petites rivières affluentes de la Loire : la Cisse, qui passe à Nazelles et sert de décor favori au peintre, mais aussi la Brenne, qui rejoint la Cisse à hauteur de Vernou-sur-Brenne. (Un ruisseau (la Cisse ?) bordé d’arbres.) Les cours d’eau sont réguliers, bordés de files de peupliers, ou tortueux à l’image des troncs noueux qui s’y reflètent.
Fleuve atypique, sauvage, la Loire fascine l’artiste. Ses « morceaux de Loire » nous montrent les images d’une nature vierge, primitive, soumise aux aléas et caprices de la nature. Avec ce grand fleuve, le peintre change d’échelle : il y a la lumière à capturer sur les bancs de sable ou dans le vert des îles. Debat-Ponsan nous montre autre chose que le fleuve, plutôt sa trace et la mémoire de « ses frasques » : peut-être voit-il de manière plus symbolique dans ce fleuve vivant, la métaphore du temps qui passe et l’image de la vie avec ses solitudes, ses errances ou ses rencontres décisives. On retrouve le ton chaud des sables baignés par une lumière d’après-midi, sur la toile Paysage de Loire où une immense plage vient mordre sur un cours d’eau réduit à un filet sinueux. Des tons froids, des bleutés, contrastent avec les tons chauds.

1920. Paris. Naissance d’Olivier Debré. Dans ses premières années, Olivier Debré passe ses vacances à Nazelles, dans la propriété de son grand-père qu’il n’a pas connu (Édouard Debat-Ponsan est mort en 1913), mais qui donnera à son jeune regard et à son esprit la passion des paysages et de la lumière de la Loire. Très jeune, il commence à dessiner, peindre et sculpter. Dès l’âge de 14 ans il peint des paysages influencés par les toiles impressionnistes de son grand-père maternel. Durant ces années, il revient tous les étés sur les bords de la Cisse, à Nazelles, puis à partir de 1933 aux Madères, à Vernou-sur-Brenne, une propriété voisine que son père vient d’acquérir.
Devenu artiste, reconnu internationalement, Debré a beau travaillé partout dans le monde, la Touraine reste son lieu de peinture, son laboratoire expérimental. Il bénéficie de vastes ateliers dans sa propriété de Vernou-sur-Brenne mais il peint surtout dehors dans la lumière claire et changeante où coule la Loire. Debré est sans doute le seul peintre abstrait qui éprouve le besoin de travailler sur le motif !
Il s’installe sur les bords de la Loire, s’imprègne du paysage, le contemplant longuement, pour finalement en faire partie intégrante (Traits bleu et rose, coulant de Loire, 1978). « Je me défends d’être un paysagiste, je traduis l’émotion qui est en moi devant le paysage, mais pas le paysage ».
Travailler en bord de Loire amène une évolution du support : les formats de ses œuvres deviennent gigantesques… Refusant l’usage du chevalet, Debré étend ses toiles dans l’herbe ou les pose contre un tronc d’arbre ou sur le capot de sa voiture. Son chevalet, c’est la nature elle-même, seul support assez grand pour recevoir ses toiles immenses. « (…) Je crois que peindre au chevalet peut créer une distanciation entre la toile et l’artiste. Lorsque je peins par terre, il existe une adhésion physique, sensuelle presque sexuelle. »
Sa technique même semble avoir épousé la fluidité du fleuve, ses transparences lumineuses ; armé de bassines et de balais-brosses, il dilue ses couleurs à l’essence pour les faire ruisseler sur la toile. Cette nappe très liquide, il peut la faire circuler, couler de part et d’autre de sa toile comme jouant avec le fleuve de sa peinture, l’étreignant, l’enlaçant… Pour le peintre « laisser couler la couleur est le geste naturel qui rejoint celui de la Loire. » Un corps à corps d’où surgissent de petits amas de matière. Rejetés souvent dans le haut ou les marges du tableau, ils évoquent ces débris, ces épaves qui surnagent parfois à la surface, avant d’être emportés par le fond ou recrachés sur la rive. Certaines toiles présentent des concrétions en bordure, des gouttes d’eau, des traces de sable, de l’herbe, des brindilles, des éléments de vie extérieure se mélangeant à la peinture.

La Loire, dont les eaux se colorent au gré des saisons et des heures du jour, lui offre un motif sans cesse revisité. Il décline sur ses toiles les couleurs bleues, rouges, noires, ocres ou roses. L’horizontalité du format est intensifiée par les effets de balayage qui traversent la surface de la toile et lui confèrent un mouvement légèrement ondoyant semblable à celui de l’eau (Noire bleu ocre de Loire aux taches fortes du haut, 1996). Chaque geste de l’artiste est un mouvement de son corps tout entier. Il arrive que ce geste déborde de la toile comme en témoignent les tranches de certains tableaux où la peinture se poursuit.
Si Debré garde de ses premiers pas impressionnistes un intérêt soutenu pour les variations de la couleur et de la lumière sur la nature, l’enjeu de l’artiste n’est pas d’enregistrer fidèlement le réel comme il l’a précisé à propos des titres qu’il attribue : « je fais attention en général à ce que mes titres précises un peu ma pensée. J’y mentionne d’une part l’endroit où j’ai peint, ce qui correspond à la véritable émotion que j’ai eue, d’autre part la sensation colorée qui est dans la toile. »
Transcrire l’émotion ressentie et l’ambiance chromatique d’un lieu sont ses véritables préoccupations. Le tableau devient une synthèse entre l’observé et le ressenti face au paysage naturel, la toile n’est pas la transcription d’un paysage mais la sensation elle-même imprégnant la toile.

« (…) Quand je suis comme le vent, comme la pluie, comme l’eau qui coule, je participe à la nature et la nature passe à travers mois. » Olivier Debré