Au-delà des apparences – Grayson Perry

De Haut en bas et de gauche à droite
Kenilworth AM1, 2010. Moto personnalisée.
Robe conçue par Grayson Perry.
La robe du coming-out de Claire (jaune), 2000. Satin de soie, rayonne et dentelle.
Matching pair, 2017. Céramique émaillée, 105 x 51 cm chaque vase.
Our Mother, 2009. Fonte, peinture à l’huile, ficelle et tissu, 84,5 x 65 x 65 cm.
Our Father, 2007. Fonte, peinture à l’huile et ficelle, 80 x 60 x 52 cm.

 

2003. Grande-Bretagne. Londres. Le Turner Prize (1) est décerné à Grayson Perry. Le jury l’a préféré aux frères Jake et Dinos Chapman donnés grands favoris. C’est d’autant plus la surprise que Grayson Perry pratique un art alors dédaigné par le milieu de l’art contemporain car considéré comme traditionnel. De quelle technique artistique s’agit-il ? La céramique. Le jury est composé de critiques d’art et de commissaires d’exposition, donc plutôt hostiles à ce genre de pratique. Alors, pourquoi ce choix final ? Comment Grayson Perry a-t-il conquis le jury, les professionnels de l’art et le public ? Qui est cet artiste ?

1964. Essex. Marqué par le divorce de ses parents, vivant avec une mère lunatique et effrayé par un beau-père violent, Grayson (4 ans) imagine son ours en peluche, Alan Measles (« Alan » étant le nom de son meilleur copain, « Measles » signifiant rougeole), comme père de substitution.
Depuis, Alan Measles ne l’a jamais quitté et apparaît dans ses œuvres en héros conquérant, en vieux sage ou en dieu.
2010. L’artiste crée Kenilworth AM1, œuvre vrombissante à la gloire d’Alan : « Ma moto est une sorte de chapelle mobile dédiée à Alan Measles, c’est sa Papamobile. (…) La moto représente un moment crucial dans ma mise en scène fantaisiste d’Alan. À l’avant, je l’ai représenté comme un héros militaire, une mascotte de la virilité, comme une statue équestre, mais, à l’arrière, il s’est transformé en gourou passif ou en saint homme. C’est son histoire que je raconte, mais c’est un peu la mienne aussi bien sûr, et mon cheminement, depuis le jeune homme en colère jusqu’à l’individu plus âgé et un peu assagi sans doute. »

1972. À 12 ans, il commence à emprunter les robes de sa sœur.
1975. Alors adolescent, il fait sa première sortie publique avec perruque et jupe. « Parce que je suis un travesti, les gens présument souvent que j’aurais une connaissance particulière de l’autre sexe. Mais c’est une ineptie : comment moi, qui ai été élevé comme un homme, pourrais-je être de quelque façon mieux renseigné sur l’expérience d’être une femme ? Si j’en étais persuadé, ce serait insultant pour les femmes. Tout ce que cela me donne, c’est une idée plus claire de ce que c’est qu’être un homme, car depuis l’âge de douze ans je n’ai cessé de me poser des questions sur ma propre masculinité. »
1979. De Portsmouth à Londres. Il part, son ours sous le bras, étudier l’art. Découvre Henry Darger (2), les néo-expressionnistes allemands et bien d’autres. Rencontre le groupe des néo-naturistes qui se produisent nus lors de performances. Et il rejoint, sous le nom de Claire, la Beaumont Society, la plus ancienne communauté transgenre de Grande-Bretagne. Claire devient son alter ego.
Grayson Perry est un crossdresser : le terme crossdressing désigne l’acte ou l’habitude de porter, en public ou en privé, des vêtements habituellement associés au genre opposé. Cela donne lieu à une combinaison de deux identités et à la création d’un personnage capable de conjuguer les différents aspects des deux genres. Dans le cas de Grayson Perry, l’union des deux éléments masculin et féminin a donné vie au personnage de Claire dont il endosse les tenues en de nombreuses occasions.
Cette pratique du travestissement a évolué au cours des années : au début des années 80, Claire était une femme blonde, portant un tailleur gris, un collier de perles et un foulard, un personnage à la tenue sobre issu de la classe moyenne.
2000. Londres. Grayson Perry fait son coming out dans le monde de l’art. (La robe du coming-out de Claire (jaune), 2000). « En tant que travesti, j’ai pensé que faire une robe serait la chose la plus ludique. J’ai eu une sorte de révélation en 2000, quand j’ai compris qu’être un travesti ne signifiait pas faire semblant d’être une femme. Il s‘agissait de porter des vêtements qui faisaient naître en moi les sentiments que je voulais éprouver, et ces sentiments exacerbés par tout ce qui était frivole et froufroutant. Le style de la robe était primordial pour moi, car il me ramenait à la quintessence parfaite de la féminité à laquelle je savais que j’avais tenté d’accéder, durant mon enfance. Pour moi, les robes de petite fille classiques représentent le summum du froufrou et de la coquetterie – l’antithèse absolue du macho. »
Aujourd’hui, Claire est un personnage caméléon, une figure populaire en Angleterre, qui, vêtue de rose vif et chaussée de souliers aux semelles compensées, se présente avec naturel devant des célébrité, des politiciens et des personnalités comme la reine Elisabeth II, à l’occasion d’événements officiels ou mondains.

1980. Londres. Alors qu’il choisit de pratiquer d’abord la vidéo mettant en scène Claire, Grayson Perry découvre un nouveau médium, la céramique, certes bon marché mais jugé par le monde de l’art contemporain comme trop artisanal car lié au travail ouvrier, qualifié de « purement décoratif », et perçu « plus pour les femmes ». Grayson Perry s’en moque. « (…) certains critiques dédaignaient ma production parce que je fabriquais des vases. La raison de leur difficulté avec mon art était précisément celle qui poussait beaucoup de gens issus d’un public non-traditionnel à aimer cet art. Mes objets en céramique étaient de formes classiques. Je ne cherchais pas à produire des formes d’avant-garde avides de rejoindre le cube blanc de l’art contemporain. Je préférais créer des vases et des plats qui semblaient venir tout droit d’un musée, d’un magasin d’antiquités ou d’un vaisselier de grand-mère. »
Des décennies plus tard, il poursuit cette pratique, en associant parfois le public. « Je suis beaucoup plus excité par l’idée d’élargir le public de l’art contemporain que par celle d’élargir la notion de ce que l’art contemporain pourrait être. Curieusement, mes efforts pour faire de l’art qui soit complexe tout en étant accessible à plus de gens sont parfois perçus comme « problématiques » par les partisans purs et durs de l’intellectualisme élitiste. »
23 juin 2016. Les Britanniques votent pour sortir de l’union européenne. À cette occasion, l’artiste crée deux grands vases intitulés Matching Pair. Pour les réaliser, il a invité le public, via les réseaux sociaux, à lui envoyer des idées, des images, des phrases et des photos qui représentent ce qu’ils aiment du Royaume-Uni ainsi que leurs réflexions sur le Brexit. Les deux œuvres inspirées par ce processus – l’une représentant les partisans du Brexit, l’autre les opposants – présentent en fait une grande similarité. Grayson Perry montre ici que les éléments qui rassemblent les Britanniques sont plus nombreux que ceux qui les séparent, suggérant que le vote a été une réponse émotionnelle plutôt qu’une réaction rationnelle ou économiquement fondée aux mutations de la société.

Au fil des décennies, Grayson Perry élargi sa pratique des médiums et développe son univers singulier. Ses œuvres sont autant de réflexions ironiques et grinçantes sur des questions universelles telles l’identité, le genre, la classe sociale, la religion et la sexualité. « Au cours des deux dernières décennies, j’ai élargi le vocabulaire de mon art de façon à y inclure la tapisserie, la gravure, la xylographie, la fonte, la broderie, les arts appliqués, une moto fabriquée sur mesure, et même une maison en gardant toujours à l’esprit le bagage culturel et émotionnel véhiculé par ces médiums traditionnels. En privilégiant des formes familières réalisées dans des matériaux courants, j’encourage un plus large public à fréquenter un lieu d’art contemporain. »
2011. Londres. British Museum. Pendant quatre ans, il étudie les collections du musée afin de préparer son exposition. Grayson Perry veut en effet faire dialoguer ses œuvres avec des pièces du British Museum et rendre ainsi hommage à la mémoire des artistes oubliés qui, au cours des siècles, ont créé des objets conservés par le musée.
En imaginant pour cette exposition Our Mother et Our Father, l’artiste affirme tout son intérêt pour l’art ancien et plus particulièrement, les sculptures africaines et asiatiques. Ces deux sculptures représentent autant des pèlerins se mettant en marche dans une quête spirituelle que les réfugiés d’aujourd’hui, obligés de fuir leur pays à la recherche d’une nouvelle terre. Ils portent sur eux aussi bien les souvenirs de leur pèlerinage, que le poids des objets qu’ils ont voulu garder lors de leur fuite.
« Our Mother représente chacun de nous sur le chemin de notre vie. (…) La figure porte quatre enfants à différents états de vie ou de mort. L’enfant mort m’a été inspiré par une photo d’un livre qui montre des femmes et des enfants lors d’une famine en Afrique. J’y ai ajouté des symboles issus de différentes cultures, ainsi que des images de la domesticité et du travail des femmes, par exemple un panier de fruits, un bidon pour transporter de l’eau, une chaussure de sport et une machine à coudre. Ses bagages symbolisent ceux que nous emportons tous avec nous, même si j’y ajoute un commentaire féministe en soulignant le fait que la femme porte plus de bagages que l’homme. »
À propos de l’œuvre Our Father « (…) C’est un homme à tout faire monumental, une figure de la masculinité à l’instar des hommes de la génération de mon père qui a travaillé dans l’industrie et avait des aptitudes manuelles. Je l’ai fait en fonte, un matériau emblématique de cette industrie. Il transporte sur lui quantités de métaphores, comme une sorte de bagage culturel où l’on trouve tout, de l’iPod et de la frise hindoue aux crânes et aux icônes. (…) »

2012. Grayson Perry entre directement dans les foyers des Britanniques. Parallèlement à son travail artistique, il écrit et anime des émissions pour Channel 4 traitant des thèmes qui parcourent ses œuvres : l’identité, la masculinité, l’être et le paraître, etc., des sujets concernant un large public.
2013. Il est l’invité de l’année de la BBC dans la série d’émissions radio The Reith Lectures; c’est son alter ego Claire qui prend la parole à cette émission.

2018-2019. France. Paris. La première exposition monographique de Grayson Perry est organisée en France au 11 Conti – Monnaie de Paris.

 

« Jouer avec mon rôle de genre m’a amené à une analyse approfondie de la nature de l’identité, une démarche qui sous-tend désormais la majeure partie de mon travail. Je continue à explorer les strates mouvantes de la nationalité, la famille, l’émotion, la sexualité, la religion et la culture qui font de nous ce que nous sommes.» Grayson Perry

 

(1) Ce prestigieux prix, organisé par la Tate Britain depuis 1984, récompense chaque année un artiste de moins de 50 ans, qui réside, travaille ou est né au Royaume-Uni. La sélection se fait par vote du public au mois de mai, et l’annonce des sélectionnés se fait au mois de juillet. L’exposition des œuvres se déroule de fin octobre à janvier et l’annonce du gagnant courant décembre est annoncé par un jury composé de critiques d’art et commissaires d’exposition.

(2) Henry Darger (1892-1973), homme marginal et solitaire, est une figure de l’art brut. Il a réalisé dans le plus grand secret, une œuvre singulière, entre histoire et culture populaire. Pendant des décennies, après le travail, il a imaginé une histoire fantastique d’enfants en guerre, qu’il a représentée sur de grands panneaux accumulés dans sa chambre et découverts à sa mort.

 

Cette petite histoire est en partie basée sur le catalogue de l’exposition « Grayson Perry. Vanité, identité, sexualité », présentée au 11 Conti – Monnaie de Paris (19 octobre 2018 – 03 février 2019).