L’art déclare la Paix.

(en haut à gauche) Pablo Picasso (1881-1973), Affiche du premier congrès pour la paix, 1949. Paris.
(en haut à droite) Clara Halter (1942-2017) et Jean-Michel Wilmotte (1948), Mur de la paix, 2000. Paris.
(en bas) Banksy (1974), The Armoured Dove, 2005. Fresque au pochoir.

 

1949. France. Paris. Louis Aragon rend visite à Picasso et lui demande de lui donner une illustration pour l’affiche du Congrès Mondial de la Paix de Paris. Picasso lui dit d’aller fouiller un peu par là-bas, et Aragon tombe sur la lithographie d’une colombe. Il voit de suite le potentiel d’une telle image, et le soir même laffiche du Congrès Mondial de la Paix trônera fièrement dans les rues de Paris avec une petite colombe.
À l’époque la colombe, même si elle avait une valeur symbolique dans de nombreuses cultures, n’est pas le symbole de la paix ; elle va le devenir grâce à ces congrès. Mais Picasso a-t-il vraiment peint une colombe ?
En fait, il est très difficile de distinguer une colombe d’un pigeon. Les pigeons et les colombes font partie de la même famille d’oiseaux, les columbidae. Et l’on sait que le père de Pablo, qui était aussi artiste, adorait peindre des pigeons. Il était d’ailleurs connu sous le nom du Palomero, l’éleveur de pigeons en français. Et c’est grâce à ces pigeons que le fils Picasso a appris à peindre, car c’était selon son père un des meilleurs exercices pour entrainer sa capacité à intégrer les proportions. Pablo continuera toute sa vie à les peindre. En 1901, il peint Enfant à la colombe : le titre espagnol étant Nino con paloma. Or « paloma » veut autant dire colombe que pigeon.
Mais Aragon croit que c’est une colombe. Car elle est blanche. Et ce n’est pas tout. Aragon croit aussi que c’est Picasso qui l’a peinte. Il semblerait en fait que ce soit un cadeau que Matisse avait donné à Picasso, un lot de quatre lithographies de pigeons milanais !
L’histoire a fait le reste, et la soi-disant colombe de Picasso a été célébrée partout dans le monde comme le symbole de la paix. Et à chaque nouveau congrès de la paix, Picasso dessinait une nouvelle colombe.
Ses dessins de colombes ne se sont pas cantonnés aux Congrès de la Paix. Par exemple, le peintre a illustré le poème de Paul Éluard Le Visage de la paix (1951) dont voici un extrait :
I
Je connais tous les lieux où la colombe loge
Et le plus naturel est la tête de l’homme.
II
L’amour de la justice et de la liberté
A produit un fruit merveilleux
Un fruit qui ne se gâte point
Car il a le goût du bonheur.
III
Que la terre produise que la terre fleurisse
Que la chair et le sang vivants
Ne soient jamais sacrifiés.

Comme Picasso, et bien avant lui, des intellectuels et des artistes de toutes nationalités, tels que Lamartine, Hugo, Daumier, Steinlen, se sont engagés pour la paix.

21 août 1849. Paris. Le Congrès des amis de la paix universelle s’ouvre. Ce jour-là, des représentants de tous les mouvements européens sont présents. C’est Victor Hugo, récemment élu à l’Assemblée législative, qui prononce le discours d’ouverture qui restera célèbre : l’auteur des Misérables, dans une envolée lyrique qui soulève d’enthousiasme les auditeurs, y déclare sa foi dans le suffrage universel, dans la civilisation et dans le progrès.
Extraits du discours de Victor Hugo : « Les nations européennes dépensent tous les ans, pour l’entretien de leurs armées, une somme qui n’est pas moindre de deux milliards, et qui, si l’on y ajoute l’entretien du matériel des établissements de guerre, s’élève à trois milliards. Ajoutez-y encore le produit perdu des journées de travail de plus de deux millions d’hommes, les plus sains, les plus vigoureux, les plus jeunes, l’élite des populations, produit que vous ne pouvez pas évaluer à moins d’un milliard, et vous arrivez à ceci que les armées permanentes coûtent annuellement à l’Europe quatre milliards. Messieurs, la paix vient de durer 32 ans, et en 32 ans la somme monstrueuse de 128 milliards a été dépensée pendant la paix pour la guerre ! Supposez que les peuples d’Europe, au lieu de se défier les uns des autres, de se jalouser, de se haïr, se fussent aimés ; supposez qu’ils se fussent dit qu’avant même d’être français, ou anglais, ou allemands, on est homme, et que, si les nations sont des patries, l’humanité est une famille. Et maintenant, cette somme de 128 milliards, si follement et si vainement dépensée par la défiance, faites-la dépenser par la confiance ! Ces 128 milliards donnés à la haine, donnez-les à la paix ! »
« Un jour viendra où les armes vous tomberont des mains. Un jour viendra où la guerre paraîtra aussi absurde […] entre Paris et Londres, entre Saint-Petersbourg et Berlin, entre Vienne et Turin, qu’elle paraîtrait absurde aujourd’hui entre Rouen et Amiens. Un jour viendra où l’on verra […] les États-Unis d’Amérique et les États-Unis d’Europe, […] se tendant la main par-dessus les mers, échangeant leurs produits, leur commerce, leur industrie, leurs arts, leurs génies. Et Français, Anglais, Belges, Allemands, Russes, Slaves, Européens, qu’avons nous à faire pour arriver le plus tôt possible à ce grand jour ? Nous aimer. Nous aimer ! […] Il y aura sur le monde un flot de lumière. Et qu’est-ce que c’est que toute cette lumière ? C’est la liberté. Et qu’est-ce que c’est que toute cette liberté ? C’est la paix. »

Au 21e siècle, les artistes poursuivent se combat pour la paix.
Mars 2000. Paris. Clara Halter s’est fait connaître avec ses monuments pour la paix réaliser avec l’architecte Jean-Michel Wilmotte. Le premier Mur de la Paix a été créé pour les commémorations de l’an 2000. S’inspirant du Mur des lamentations de Jérusalem, ce mur compte 12 panneaux de verre sur lesquels le mot “Paix” y est gravé en 32 langues à travers 18 alphabets. Un couloir équipé de moniteurs video diffuse des messages de paix recueillis via internet. Des interstices ménagés entre les parois extérieures permettent au public de déposer des messages. Le geste accompli par le visiteur est filmé et multiplié sur un écran témoigne ainsi de son appartenance à cette foule de “passeurs” de messages entre les générations.
Initialement installé pour trois mois sur le Champ-de-Mars, le monument est demeuré sur son emplacement d’origine. Mais cette installation est actuellement au centre d’une bataille judiciaire. La paix l’emportera-t-elle ?

Été 2005. Palestine, Bethléem. Petite ville de Cisjordanie sous administration de l’autorité palestinienne, cette ville a une spécificité : en 2002, les autorités israéliennes y ont construit un mur de 8 m de haut et 700 km de long afin de la séparer des territoires palestiniens occupés par Israël.
Selon les propos du street artiste anglais Banksy, ce mur « enferme un peuple dans une gigantesque prison à ciel ouvert. » Il peint alors neuf images sur ce mur.
The Armoured Dove (la colombe blindée) représente une colombe en vol portant un rameau d’olivier dans son bec. La colombe porte un gilet pare-balle alors qu’elle est la cible d’un viseur de sniper. On peut percevoir de réels impacts de balles sur le mur autour d’elle. La colombe est un dessin en noir sur blanc. Ces éléments en noir et blanc contrastent avec l’utilisation de la couleur. La couleur est réservée au rameau d’olivier en vert et à la cible en rouge ; deux couleurs complémentaires qui s’opposent aussi symboliquement.
La colombe tenant en son bec un rameau d’olivier est un symbole de paix et de non-violence extrait du récit du Déluge dans la Bible. Il s’agit du messager de Dieu venant annoncer à Noé sur son arche la fin du Déluge. Ce symbole est repris par Banksy comme l’avait fait Picasso dans Guernica en 1937 : la colombe de Guernica est poignardée pour dénoncer la violence de la guerre. L’arme qui met à mal la paix chez Banksy est celle d’un tireur d’élite auquel la colombe ne semble pas pouvoir échapper.
Les œuvres de Banksy s’adressent aux passants, aux palestiniens comme aux israéliens. Une anecdote relate la réaction d’un palestinien voyant Banksy graffer. Il lui dit : « C’est beau ce que vous faites. » Banksy « Merci. » Le palestinien lui rétorque : « Vous m’avez mal compris, nous ne voulons pas que ce mur soit beau. Nous ne voulons pas de ce mur. »

« Ne nous lassons pas, nous les philosophes, de déclarer au monde la paix » Victor Hugo (1802-1885).