Cubiste et classique

Juan Gris (1887-1927), Le Tourangeau ou L’Homme de Touraine, septembre 1918. Huile sur toile, 100 x 65 cm. © Jean-François Tomasian. Centre Pompidou.

 

1914-1916. France. Alors que la guerre contre l’Allemagne s’enlise, les populations doivent supporter les restrictions et travaillent à la victoire de la France. À leur manière, les artistes manifestent leur engagement : la révolte, la subversion artistique qui caractérisaient les avant-gardes au début du XXe siècle, laissent alors place à un retour à la tradition française dans les sujets et les formes stylistiques.

1916-1918. Beaulieu-lès-Loches. L’artiste espagnol Juan Gris, arrivé en France en 1906, réfugié non mobilisable, se trouve dans une situation précaire. Il fuit Paris avec sa femme et son fils pour se réfugier en Touraine, à Beaulieu-lès-Loches ville natale de son épouse Josette. Lui, le cubiste (1), modifie alors sa manière de peindre.
Son tableau Le Tourangeau ou L’Homme de Touraine témoigne de ce changement d’orientation. La composition est limitée à une figure et quelques objets disposés selon deux plans : un homme est assis à une table dans un intérieur devant un journal, un verre, une bouteille de vin et une pipe. Les formes sont simplifiées géométriquement et délimitées par les aplats colorés : les couleurs sont réduites à un camaïeu de noir et gris rehaussé de bleu, blanc et brun.
Les années 1915-1918 voient se mettre en place la méthode très particulière que l’artiste utilisera dorénavant pour réaliser ses œuvres. En quoi son style et son iconographie changent-ils à cette époque ?

1907. Quand Picasso et Braque inventent le cubisme, Juan Gris, tout juste arrivé d’Espagne et installé dans un atelier du Bateau-Lavoir, est illustrateur de presse pour gagner sa vie.

1911. Gris adopte le style cubiste avec beaucoup plus de recul que ses prédécesseurs ; il se replonge dans l’étude de Cézanne mais par le biais des préoccupations cubistes déjà en place. Quand Picasso et Braque fragmentent le sujet, Gris préserve une lisibilité ; en effet, par son métier de dessinateur publicitaire, il s’est habitué à la simplification des formes et à un dessin clairement lisible.

1912-1914. Ses tableaux sont plus complexes que ceux des années ultérieures, avec leurs coloris riches et éclatants et leurs sujets plus fournis. Les plans et les objets s’y imbriquent sous l’action de lignes horizontales, verticales ou obliques qui pénètrent les objets et les déforment.

Quelques années plus tard, dans Le Tourangeau, au contraire, les formes sont facilement lisibles, bien ancrées dans la figuration, alignées sur des verticales ou des obliques qui les relient entre elles, comme la ligne qui suit le bord de la porte et rejoint la bouteille ou la diagonale du journal qui se poursuit dans les boutons et se termine dans l’embrasure de la porte. Avant tout, Gris maintient un équilibre entre abstraction et figuration en jouant sur la tension entre ces deux registres. Il pratique systématique le « tissage », qu’il décrit lors de sa conférence à la Sorbonne en 1924 où il développe ses théories esthétiques : « La peinture est pour moi un tissu homogène et continu dont les fils dans un sens seraient le côté technique, architectural ou abstrait. »
Le sujet est lui-même inédit pour Gris : la représentation de paysans est particulière dans son œuvre. Rien ne permet d’individualiser ce personnage qui représente en fait le modèle du paysan de Touraine, image de la solidité traduite également par les signes de force physique du personnage (mains larges, corps dense). Gris ne peint pas à partir du réel mais d’une idée. « Le monde dont je tire les éléments de la réalité n’est pas visuel mais imaginatif » (Juan Gris). C’est ainsi qu’à partir de la Première Guerre mondiale, ses portraits sont des archétypes.
Le paysan peut également être vu comme une métaphore de la terre natale pour laquelle les soldats sont en train de se battre et un rappel de la surreprésentation de cette population parmi les poilus. Gris va encore plus loin en suggérant par les couleurs une équivalence avec les constructions de Touraine visibles autour de lui : le gris de l’ardoise, le brun des tuiles, le gris clair et l’ocre des murs.
Au-delà de l’archétype du paysan, Gris a surtout voulu rendre hommage à un peintre de la Renaissance : Jean Fouquet. Le titre de l’œuvre, L’homme de Touraine, fait référence à Fouquet, peintre natif de Tours, mais également sa composition est un hommage au tableau de Fouquet L’homme au verre de vin (avec les yeux peints comme des billes fixant le spectateur) ainsi qu’à l’autoportrait en médaillon de Fouquet. Il faut dire qu’un certain nombre d’artistes, les avant-gardes comme les artistes émigrés, en ce début de XXe siècle, idéalisaient un passé plus ou moins proche et revendiquaient, entre autres, Jean Fouquet : pour le juif russe cosmopolite qu’est Marc Chagall, Fouquet et Cézanne cohabitent avec Rembrandt, Giotto et Brueghel. Quant à Gris, il place Fouquet très haut dans son panthéon personnel des peintres français.

Pour Gris, cette période se caractérise donc par des compositions austères et rigoureuses. Sa démarche ainsi élaborée lui permet d’aller toujours plus loin dans cette recherche d’une « architecture plate colorée ». L’artiste ne s’est pas laissé enfermer dans les théories cubistes. Il a suivi sa voie, sa propre démarche, avec une peinture plus conceptuelle, que son marchand d’art Daniel-Henry Kahnweiler qualifia de « réalisme magique », intellectuelle, mais en même temps dotée d’une émotion profonde. Tout son art a été de mettre en place des accords de couleurs, et de rythmes plastiques, lui permettant d’exprimer le sentiment poétique qui l’habitait. Kahnweiler le décrivait à la recherche d’une « vérité intérieure » et y voyait toutes les caractéristiques de la peinture classique, dont les équivalents étaient à trouver dans la peinture de Poussin ou Chardin.

« Juan Gris est le plus grand des peintres cubistes, plus important que Picasso parce que plus vrai. Picasso était constamment tourmenté par le désir de comprendre la manière de Gris dont les tableaux étaient techniquement toujours aboutis, d’une homogénéité parfaite. » Salvador Dali

(1) Exposition Le Cubisme, Centre Pompidou, Paris, jusqu’au 25 février 2019.