Entrez dans la danse.

(en haut à gauche) Yves Klein (1928-1962), Anthropométries, 9 mars 1960.
(en haut à droite) Najia Mehadji (1950), Mystic Dance, 1, 2, 3, 4, 2016. Ensemble de 4 créations numériques. Chacune 200 x 200 cm.
(en bas à gauche) Heather Hansen (1970), Emptied Gestures, 2014.
(en bas à droite) Tony Orrico (1979), Penwald drawings, 2014.

Tout au long du 20e siècle et jusqu’à aujourd’hui, une influence réciproque de l’art et de la danse a donné lieu à des œuvres qui empruntent à l’un et à l’autre : la danse a généré de nouvelles formes picturales et, les arts plastiques ont inspirés chorégraphes et danseurs pour inventer de nouvelles formes. L’art et la danse ont réinventé l’art du corps en mouvement.

9 mars 1960. Paris. Galerie nationale d’art contemporain. Une centaine d’invités en tenue de soirée attend debout, curieuse de découvrir l’événement qui va suivre. Un orchestre commence alors à jouer une musique surprenante : une seule note pendant 20 mn suivi d’un silence de 20 mn, c’est la Symphonie monoton. Pendant ce temps, trois femmes nues entrent dans la salle. Elles s’enduisent le corps de pigments bleus. Devenant le temps d’une soirée des pinceaux-vivants, elles entament une danse sur une immense toile blanche en suivant les instructions de l’artiste. Les Anthropométries (signifiant « mesure du corps humain ») d’Yves Klein naissent sous les yeux du public ; avec énergie et dynamisme, les corps en mouvement des modèles laissent leur empreinte sur la toile.

Début des années 2000. Arabesques, volutes, tournoiements, enroulement, contorsions, …, Najia Mehadji révèle le mouvement et la fluidité du geste avec ses séries Volutes, Drapé, Spring Dance, Arabesque, Mystic Dance, Vague. Imprégnée de sa double appartenance franco-marocaine, l’œuvre de Najia Mehadji est un hymne à l’infini, à l’élégance et à la spiritualité. La calligraphie, l’esthétique zen japonaise, les voiles virevoltants de Loïe Fuller, pionnière de la danse moderne dans les années 1900, La Valse de Camille Claudel, l’inspirent. L’artiste montre sa fascination pour la danse et la musique des Gnawas (descendants d’anciens esclaves issus de tribus originaires d’Afrique noire. Constitués en confréries, ils pratiquent une forme de transe de possession par la musique et le chant. Mehadj s’en est inspirée pour sa série Gnawa Soul) et le tournoiement extatique des derviches tourneurs ; avec Mystic Dance, elle transmet l’énergie et la spiritualité de cette danse et cette musique. Issus du soufisme, un courant mystique de l’Islam, les derviches tourneurs voient la musique et la danse comme un moyen de communier avec Dieu. Au rythme de musiques entêtantes, ils recherchent l’élévation en tournant sur eux-mêmes pour entrer dans une sorte de transe. Leurs longues tuniques blanches ondulent autour d’eux, comme la trace brossée par l’artiste en un seul geste fluide.
Chaque toile est pour Mehadji un engagement du corps au service du geste que rythme la respiration et qu’accompagne une intense concentration. Dans les années 1970, elle a côtoyer Peter Brooke et rencontrer les membres du Living Theater : « J’ai appris énormément de choses qui me permettent de peindre encore aujourd’hui, notamment sur l’énergie dans le corps, dans un travail gestuel très profond, qui venait de pratiques orientales comme le yoga ou le nô, théâtre japonais. » « On enduisait de fusain une feuille de papier, puis, avec de la gomme mie de pain, on enlevait tout en observant les corps bouger, pour ne garder, finalement, que l’essentiel. »
Pour renforcer l’impression de mouvement et de relief, chaque tableau de sa série Mystic Dance semble offrir un point de vue différent, nous permettant de regarder le danseur de côté ou du dessus. « Depuis 2008, la peinture à l’acrylique avec un large pinceau coréen m’a apporté davantage de fluidité, que je restitue dans les volutes et les drapés. C’est en quelque sorte une libération de la main, du geste, qui m’a conduite vers le thème de la danse, puis le mouvement de la vague. » Elle agrandit ensuite ses coups de pinceau grâce au numérique.

Si les motifs de Mehadji sont réalisés selon une gestuelle à la fois libre et maîtrisée, d’autres artistes engagent totalement leur corps au sens propre du terme : une combinaison de performance, de dessin et de danse.

Avez-vous déjà imaginé dessiner l’un de vos mouvements ? Non ? Heather Hansen l’a fait ! Sa démarche vise à ancrer le mouvement sur la feuille ; elle veut « sculpter » le mouvement. Voici quelques années, en promenade sur la plage avec son fils, alors qu’elle dessine, fait du yoga et de la danse, elle se laisse aller à des mouvements de pensées et de ballet sur le sable. En regardant derrière elle, elle observe les traces qu’elle vient de créer spontanément. C’est qu’elle appellera « le dessin cinétique ».
Depuis, elle crée ses œuvres en direct. Munie de fusains dans chaque main, elle s’installe à l’horizontal sur des toiles placées au sol d’à peu près sa taille (bras et jambes tendues) et entame une chorégraphie ; l’artiste semble alors livrer à une calme transe. L’œuvre réalisée devient le témoin d’une danse faite sur le vif et la trace d’un mouvement intuitif. Car même si Hansen avoue avoir une idée de la forme globale de son dessin, ses mouvements n’en demeurent par moins improvisés. Dans un interview, l’artiste a mis en évidence la qualité plastique du charbon et souligné que certains hommes l’on utilisé sur les parois des grottes il y a déjà quelques millions d’années…

À chacune de ses performances, Tony Orrico, lui, se met en condition tel un athlète « Pour les dessins de longue durée, je ne mange ni ne bois au moins une heure et demie avant la performance. Je veux conditionner mon corps et me recentrer sur moi-même avant de débuter. »
L’artiste utilise son corps comme outil de mesure tel un spirographe vivant ; l’œuvre se constitue et témoigne de la nature physique de l’art. Durant plusieurs heures, faisant corps avec une feuille immense, il trace des formes géométriques en mouvement perpétuel. Son geste chorégraphique se crée ainsi spontanément au sein de la sphère formée par ses bras tendus. Les répétitions, qui mènent à l’épuisement, deviennent ainsi des métaphores sur la vie et la mort. Chaque dessin est unique et résulte d’une performance qu’Orrico ne reproduit que huit fois au total.

« Le geste ne doit pas être décidé, il faut lui laisser de la liberté. Ce n’est qu’ainsi que peut advenir quelque chose d’intéressant. » Najia Mehadi