Le robot, un artiste ou un outil ?

(en haut à gauche) Nicolas Schöffer, CYSP 1, 1956.
(en bas à gauche) Nam June Paik, Robot K-456, 1982.
(en haut à droite) Patrick Tresset, 5 Robots named Paul – Études humaines # 1, 2012.
(en bas au centre) Laurent Mignonneau et Christa Sommerer, Portrait on the Fly, 2015.
(en bas à droite) Patrick Tresset, Human Study #2, La Grande Vanité au corbeau et au renard, 2004-2017.

1921. Prague. Le Théâtre national présente la pièce R.U.R (Rossum’s Universal Robots) de Karel Capek. C’est dans cette pièce que le mot « robot » apparaît pour la première fois. L’idée initiale du dramaturge était d’utiliser un dérivé du mot latin labor (travail). Mais peu satisfait, il demande l’avis à son frère, le peintre Josef Capek, qui lui propose le terme robota, mot tchèque désignant le travail, le labeur, voire le servage. Critique acerbe du remplacement du travail de l’homme par la machine, dénonciation des manipulations génétiques, la pièce présente des robots à l’image des hommes, qui accomplissent un travail plus efficace et meilleur marché qu’eux, mais sont dépourvus d’esprit et d’émotions. Leur révolte les conduit à tuer tous les humains, à l’exception de l’un d’entre eux. Mais ils s’aperçoivent qu’ils sont incapables de se reproduire… Une note d’espoir vient achever ce drame, quand deux robots, qu’une expérience effectuée avant la révolte a modifiés, tombent amoureux l’un de l’autre.
1955. France. Nicolas Schöffer devient l’un des précurseurs de l’art numérique. Il conçoit des sculptures cybernétiques : il crée des œuvres-robots qui, grâce à leurs mouvements et leur capacité à interagir avec leur environnement, prennent réellement part à des chorégraphies.
1956. Théâtre Sarah Bernhardt. Paris. Cette année-là a lieu le premier spectacle mêlant danse et électronique : CYSP 1 (pour les premières lettres de Cybernétique et Spatiodynamique) est un ballet chorégraphié par Maurice Béjart dans lequel évolue une sculpture cybernétique créée par Nicolas Schöffer sur une musique de Pierre Henry. Alors seule en scène, on retrouve CYSP 1 quelques mois plus tard avec des danseurs de Maurice Béjart, sur le toit de la Cité radieuse à Marseille.
Les mouvements de CYSP 1, sa dynamique, son autonomie, et surtout la part d’indétermination de ses réactions grâce au recours à la cybernétique, en font un « danseur » à part entière, et Nicolas Schöffer envisage des chorégraphies pour plusieurs robots-danseurs. Il faudra attendre 1973, avec Kyldex 1 (chorégraphie d’Alwin Nikolaïs et musique de Pierre Henry), pour que cette ambition puisse se réaliser à l’opéra de Hambourg.
Milieu des années 1960. L’artiste Nam June Paik a conçu avec l’ingénieur Shuya Abe, un robot humanoïde qu’il a baptisé Robot K-456, en référence au concerto pour piano en si bémol majeur de Mozart. Nam June Paik avait l’ambition de créer le premier performer artificiel. L’objet est télé-opéré, il déambule parmi l’audience, le haut-parleur placé à hauteur de sa bouche diffuse le discours d’investiture de J.F.K, et il sème de petits grains derrière lui, qui sortent du bas de son dos.
1982. New York. Lors d’une rétrospective que le Whitney Museum lui consacre, Paik met en scène la fin de son objet : « Première catastrophe du XXIème siècle ». Il téléguide le robot sur le trottoir, puis lui fait traverser la route. Une voiture le percute et l’objet est exposé dans cet état au musée. À la fois trophée de chasse et objet d’une civilisation perdue, le robot a suscité ce commentaire de Paik : « … généralement on raconte que les robots sont faits pour prendre le travail des gens… mais mon robot existe pour accroître ce travail parce que nous avons besoin de cinq personnes pour le faire bouger pendant dix minutes, vous voyez. »
2012. Patrick Tresset crée des robots portraitistes. Ses robots se servent de la vision par ordinateur pour identifier leurs sujets – ils peuvent reconnaître des visages – puis passent environ une demie heure sur chaque portrait.
2015. Portrait on the Fly de Laurent Mignonneau et Christa Sommerer est une œuvre interactive et générative composée seulement d’une mouche virtuelle multipliée par dix mille. Un essaim de mouches virtuelles virevolte sur un écran relié à une caméra. Dès qu’un spectateur s’approche, les insectes s’activent et se regroupent pour former son portrait. Quand le modèle s’en va, les insectes prennent une position au hasard, faisant disparaître l’image. L’œuvre pose la question de la flatterie de l’ego via le selfie, un geste devenu banal aujourd’hui.

Alors, le robot peut-il supplanter l’artiste ? L’artiste cherche, tâtonne, fait des erreurs, imagine, expérimente pour produire un résultat. L’art numérique n’invente rien de ce point de vue-là ; l’artiste délègue une partie de ses pouvoirs à des machines, ordinateurs ou robots. Et dans l’art numérique, le public agit également sur l’œuvre. Donc, finalement, ces œuvres numériques sont créées à trois ou quatre : l’artiste, l’ingénieur, le robot et le public. Certains artistes sont aussi ingénieurs, comme Patrick Tresset : avec son œuvre Human Study #2, La Grande Vanité au corbeau et au renard, l’artiste est à l’initiative de l’installation mais ne contrôle ni le processus créatif, ni son résultat. La technique n’est qu’un moyen, et c’est finalement l’émotion qui l’emporte, qu’elle ait pour origine une intelligence humaine ou artificielle.

« Désormais l’artiste ne crée plus une œuvre, il crée la création » Nicolas Schöffer

Photographies de l’exposition Artistes&Robots sur la page Facebook des Muses de l’Hart (publication du 23 juin 2018).