Frantisek Kupka a-t-il inventé l’abstraction ?

(à gauche) Revue L’Assiette au beurre. L’Argent, 11 janvier 1902. N°41. Illustrations Frantisek Kupka.
(au centre) Frantisek Kupka, Plans par couleurs, grand nu, 1909-1910. Huile sur toile, 150,2 x 180,7 cm.
(à droite) Frantisek Kupka, Amorpha, fugue à deux couleurs, 1912. Huile sur toile, 211 × 220 cm.

1er octobre-8 novembre 1912. Paris. Salon d‘automne. Parmi toutes les œuvres exposées au Grand Palais, les visiteurs peuvent découvrir deux œuvres au style inédit Amorpha, fugue à deux couleurs et Amorpha, chromatique chaude. C’est la première fois que des toiles non-figuratives sont présentées au public. C’est l’incompréhension. Le public est déconcerté. Les journaux humoristiques raillent le geste. La presse parle de « figures géométriques bizarres, monstrueusement énormes », et qualifie leur auteur de « fumiste ». D’autres n’y voient que des compositions décoratives. Qui est cet artiste ouvrant la voie à une œuvre tout en ruptures et qui provoque autant de réactions ?
1896. Après des études aux Beaux-Arts de Prague puis de Vienne, Frantisek Kupka arrive à Paris à 25 ans. Anarchiste et dessinateur satirique, il commence à gagner sa vie comme illustrateur pour la presse contestataire.
1901. L’assiette au beurre, revue « satirique, humoristique, hebdomadaire », est lancée le 4 avril. Son fondateur, l’éditeur français d’origine hongroise Samuel-Sigismond Scharwz la définie comme « un journal illustré en couleur qui parlera sous une forme très mordante, très cinglante, des problèmes de la vie sociale actuelle ». Cette revue se caractérise notamment par la quasi-absence de texte et des illustrations en couleurs de pleine page (parfois de double page) signées par de nombreux artistes tels que Kees van Dongen, Félix Vallotton, Juan Gris, etc. Plusieurs numéros sont consacrés à un thème unique généralement confiés à un seul dessinateur, à l’instar de « L’Argent », « Religions », « La Paix », réalisés par Kupka. En 1936, l’artiste déclarera: « En tant que pauvre, j’ai vécu avec les pauvres, et c’est ainsi que sont nés mes dessins satiriques militants. Pourtant, même dans ces conditions, je me suis attaché à maintenir l’art du dessin à un haut niveau.»
1906. Cette année marque un véritable tournant dans la carrière de l’artiste. Peu à peu, au cours de l’élaboration de nouvelles toiles, l’anecdote, le narratif et le sujet lui-même vont s’effacer pour laisser place à la peinture pure. Kupka explore des solutions dont l’œuvre Plans par couleurs, grand nu, est le manifeste. Cette toile exposée au Salon d’automne de 1911, précède le passage à l’art non-figuratif qui s’effectue l’année suivante. De nombreuses études ont permis au peintre de synthétiser ses expérimentations plastiques. Les volumes s’agencent par plans colorés, le modelé du corps est décomposé en aplats juxtaposés, les couleurs intenses mettent en avant la matérialité de la peinture sur celle de la figure représentée.
Kupka expose ses considérations esthétiques dans un ouvrage écrit entre 1910 et 1913, La Création dans les arts plastiques. Il y explique comment il est important pour lui de ramener les éléments en trois dimensions aux deux dimensions de la surface peinte. Son abstraction passe par la couleur, source d’émotions, avec des plans verticaux (comme La Femme cueillant des fleurs), des cercles (les Disques de Newton de 1912 semblent en mouvement et précèdent ceux de Robert Delaunay). Kupka s’inspire de ses lectures philosophiques, scientifiques, musicales.
Avec Amorpha, fugue à deux couleurs, il quitte la non-figuration pour l’abstraction et se réfère directement dans le titre à l’Art de la fugue, une composition musicale inachevée de Jean-Sébastien Bach. Kupka est arrivé à cette composition progressivement à partir du dessin d’une petite fille tenant un ballon à la main, comme si elle allait jouer ou danser avec. Il a ensuite développé des images de plus en plus schématiques du mouvement circulaire, en arrivant finalement à une série de dessins entièrement abstraits. Le travail sur le rythme du corps est ainsi recomposé par l’arabesque pour suggérer le lancé de ballon. Le corps a disparu, seule est conservée la trace dynamique du mouvement dans l’espace. Dans une palette limitée de rouge, bleu, noir et blanc, des rubans de couleur se déplacent sur la toile. Désormais, Kupka pense sa toile en terme d’accord, d’harmonie et d’équilibre. Et à une peinture abstraite, il préfère le terme de représentation du « monde subjectif ».
Cependant, rares sont les journalistes et écrivains à saluer ce geste iconoclaste, même parmi les défenseurs de l’avant-garde. Guillaume Apollinaire, qui tente au même moment de regrouper certains artistes parisiens sous le label fédérateur de « cubisme orphique », est curieusement muet ; il ne consacre pas une ligne à Kupka dans son compte-rendu du Salon, oublie même de mentionner son nom dans son ouvrage Les Peintres cubistes qu’il s’apprête à publier.
Si Kupka est l’auteur du premier tableau abstrait jamais exposé en France, l’histoire de l’art n’a pourtant retenu que les noms de Kandinsky, Mondrian et Malevitch comme étant les pionniers de l’abstraction picturale. Et c’est seulement en 1968 que sa première monographie a été publiée, soit 11 ans après sa mort.

« Le réalisme n’a rien à faire dans l’art » Frantisek Kupka (1871-1957) dans La Création dans les arts plastiques.

Exposition « Kupka pionnier de l’abstraction », Grand Palais, jusqu’au 30 juillet 2018.