Le visage de l’artiste

Gregos

2006. Après quelques années aux Etats-Unis, l’artiste français Gregos s’installe à Paris, quartier Pigalle, près d’une école de musique. Toutes les nuits, des musiciens jouent sous ses fenêtres. Dérangé par ces nuisances, il décide de leur faire prendre conscience de leur vacarme. Mais Gregos est un artiste street-art et sa colère ne se traduit pas par les mots.
Alors, il retrouve un masque de plâtre qu’il avait réalisé à partir d’un moulage de son visage tirant la langue… et dans la nuit, il le colle sur le mur de l’école. Le lendemain, alors que l’artiste est en train de prendre une photographie de son œuvre, les jeunes fauteurs de trouble le repèrent. La discussion s’engage et un jeune lui demande pourquoi il a collé son visage sur un mur. Gregos lui répond : « C’est à cause de toi et de ton groupe de musique ! ». Aujourd’hui, le masque est toujours là.

Suite à cet événement, le masque est devenu la marque de fabrique de l’artiste : depuis 2006, il a posé plus de 650 visages dans tout Paris. Il s’agit d’un autoportrait, réalisé avec de l’alginate, poudre dont se servent les dentistes pour les empreintes dentaires. L’artiste utilise ensuite du plâtre polyester afin que le visage prenne vie en durcissant. Et le moule en silicone permet l’utilisation de séries. De quelle façon peut-on enlever ces masques plaqués sur les murs ? Au marteau ! Et il n’est pas rare de croiser des masques de Gregos martelés ou arrachés de leur emplacement.
Chaque année, l’artiste change l’expression moulée de son visage : sourire, colère, baiser, etc. Son premier masque le représente tirant la langue, et il a expliqué : « Quand j’étais plus jeune et que l’on prenait des photos de moi, je tirais toujours la langue. C’était même devenu un jeu avec ma mère. J’ai donc gardé l’idée lors de mon premier essai de moulage sur visage. »
Gregos travaille au feeling, choisissant un quartier au hasard. Ses visages de 800 grammes tiennent sans problème au pistolet à colle. Ils sont toujours prêts en amont. Ces créations troublantes ne sont pas sans évoquer paradoxalement, les masques mortuaires auxquels l’expression des humeurs redonnerait vie. Entre réalisme, grain de peau, contour des yeux qui plisse sous la grimace et fantaisie des ornements, les réalisations transmettent une émotion qui interpellent les passants.
Travailler dans la rue, c’est oser la confrontation directe. N’importe qui peut devenir spectateur de l’œuvre qui est alors à la portée de tous, intégrée naturellement à l’espace urbain. Investir la rue et en appeler directement au spectateur remet en question les pratiques artistiques conventionnelles. L’art urbain est une pratique participative et déclarative.
Gregos se passionne aussi pour la photographie : « Cela me permet de détourner l’attention. Je mets à peu près quatre secondes à coller le masque. Je le place et je me recule tout de suite pour prendre le cliché, les gens pensent que je ne suis qu’un passant curieux. » Intrigué aussi par l’intérêt que suscitent ses créations auprès du public, Gregos prend des photos qu’il publie sur son site personnel des passants qui fixent d’un cliché ses masques. Et il est arrivé que le masque suscite des réactions imprévisibles. Comme cette vieille dame qui en découvrant le visage posé sur une boîte aux lettres, se met à regarder à l’intérieur. Ou ces policiers, place de Clichy : « C’était en journée, je m’arrête avec mon scooter devant un mur et j’enduis le masque de colle. A ce moment là, trois policiers me demandent ce que je m’apprête à faire. Je leur montre le visage, ils me répondent « Allez-y collez le. » Surprise, ils m’autorisaient ! »

Gregos s’est fait connaître à l’étranger avec plus de 350 masques collés entre Berlin et Los Angeles. Il collabore également avec des artistes ; il vend des masques vierges sur son site (sans en tirer aucun bénéfice) et propose à tout un chacun de les peindre pour ensuite les poser sur les murs de la ville ou de lui renvoyer afin qu’il les colle lui-même à Paris où il prendra une photo.

« Au lieu de laisser mon nom, je laisse ma gueule ». Gregos