L’art du plumeau !

Birgit Jürgenssen (1949-2003), Fensterputzen, 1975. Crayon noir et crayon de couleur sur papier artisanal, 62,5 x 43,5 cm (à gauche).
Bodenschrubben, 1975. Crayon noir et crayon de couleur sur papier artisanal, 43,5 x 62,5cm (en haut à droite).
Hausfrauen – Küchenschürze, 1975. Photographies noir et blanc (en bas à droite).

 

19e siècle. Le statut des femmes est loin d’être enviable : elles sont considérées comme mineurs, appartenant à la famille et non à la société politique. Le modèle idéalisé de la femme au foyer apparaît alors dans la bourgeoisie avec la séparation entre sphère de travail et sphère privée. Le monde ouvrier n’est pas insensible à ce modèle. Et peu à peu, toutes les classes sociales ont la bonne idée de décerner à la femme, outre la responsabilité du travail domestique, le soin de veiller à l’épanouissement de son mari et de ses enfants et d’être la garante de l’intimité familiale !

Première moitié du 20e siècle. Les progrès de l’industrialisation permettent l’introduction massive de l’électro-ménager dans la plupart des logements : ils sont soit disant censée faciliter le travail de la femme au foyer ! Résultat : ils finissent par enfermer la femme dans l’univers clos de son habitat.

1955. Le Guide de la bonne épouse, publié par le magazine britannique Housekeeping Monthly, explique aux femmes quels comportements vertueux elles doivent adopter dans leur foyer : (Quand le mari arrive à la maison,) « veillez à ce que le dîner soit prêt. Anticipez, éventuellement la veille au soir, afin qu’un délicieux repas soit prêt à l’heure de son retour. Soyez heureuse de le voir. Laissez-le parler en premier. Mettez-le à l’aise. Ne vous plaignez jamais. Faites en sorte que la soirée lui appartienne. Ne remettez jamais en question son jugement ou son honnêteté. Rappelez-vous, il est le maître de la maison. Vous n’avez pas le droit de la questionner ». Isolement, absence de reconnaissance et renforcement de la domination masculine caractérisent la situation de ces femmes confinées dans leur habitation.

Années 1960. De nombreuses femmes vont s’insurger contre ce modèle et revendiquer le droit de s’émanciper. Parmi elles, des artistes vont se battre pour anéantir les stéréotypes dans lesquels on veut les emprisonner.
Birgit Jürgenssen, artiste autrichienne, déploie dans ses dessins et photographies un inventaire critique des positions sociales assignées aux femmes, des rôles et fonctions qu’elles sont contraintes d’adopter en société. Dans son dessin Fensterputzen (Nettoyage des vitres), l’artiste a imaginé une sorte de film retraçant la vie d’une femme depuis la promesse de bonheur représentée par le mariage, jusqu’à une existence quotidienne médiocre. Dans un autre dessin, Bodenschrubben (Nettoyage du sol), elle fait référence à l’expression « l’homme est une lavette » et se sert d’hommes miniatures comme de serpillères pour nettoyer le sol. De même, elle met en scène l’expression « avoir une brioche au four » pour « être enceinte » en enfilant un tablier en forme de cuisinière électrique d’où sort un poulet rôti dans Hausfrauen – Küchenschürze (Ménagères – Tablier de cuisine) – raccourci à l’humour grinçant des fonctions reproductrices et nourricières de la mère de famille ; photographiée de face et de profil, elle ressemble à une prisonnière.
L’artiste anticipe ainsi les pratiques de l’art féministe des années 1980 — celles de Cindy Sherman, en particulier. À la suite de Claude Cahun, en qui elle a reconnu très tôt une source d’inspiration, Birgit Jürgenssen perçoit que la féminité, qui passe pour naturelle, est une construction sociale imposée par les hommes. Dans ses mascarades ou ses changements d’identité, dans sa dénonciation des stéréotypes culturels, pourtant, elle ne cède jamais ni à l’érotisation masculine du corps féminin ni à la catégorisation du genre.

Ses œuvres permettent de ressentir les effets de la domestication féminine, comme Friedrich Engels était parvenu à le faire dans L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État (1884). Engels avait pointé la fonction qui incombait à la famille de la classe moyenne au sein du mode de production capitaliste : assurer la reproduction de la force de travail. En déplaçant la production des biens de la maison vers l’usine, l’industrialisation avait eu pour effet que les hommes s’étaient retrouvés, dans les usines, chargés du « vrai » travail. Le travail domestique n’apparaissant pas comme un « vrai » travail, il n’avait pas besoin d’être rémunéré ; effectué par les femmes, il ne relevait pas du travail salarié. Parce que les hommes seuls procuraient au foyer l’argent nécessaire à l’acquisition des biens, le travail des femmes à la maison se trouvait dévalué, et avec lui la position des femmes. La féminisation et la codification de la « femme au foyer », Jürgenssen le montre bien, sont des processus dévalorisants dans notre système capitaliste. Elle rend visible dans ses dessins et photographies ce qui est invisible dans la société : la légitimation d’une hiérarchie sociale entre sexe « fort » et sexe « faible ». La division, ou la différence, imposée entre les sexes, remplace et dissimule une distinction bien plus ancienne : la division de classe. Les femmes appartiennent au sexe dit « faible » ; elles sont reléguées dans la partie faible de l’ordre social.

« Dépourvue d’âme, la femme est dans l’incapacité de s’élever vers Dieu. En revanche, elle est en général pourvue d’un escabeau qui lui permet de s’élever vers le plafond pour faire les carreaux. C’est tout ce qu’on lui demande. » Pierre Desproges (1939-1988)