Deux œuvres de Picasso pour 10 francs !

Pablo Picasso, La Chambre bleue (Le tub), 1901. Huile sur toile, 50,48 x 61,59 cm. The Phillips Collection.

1905. Paris. Le collectionneur et marchand d’art Wilhelm Uhde entre dans la boutique d’un matelassier de Montmartre, le père Soulier. Non, Wilhelm Uhde ne cherchait pas un nouveau matelas. Il se trouve que le père Soulier, au milieu des sommiers, des bois de lit, accumulait des toiles que certains peintres achetaient pour les gratter et repeindre par dessus ; il empêchait souvent de mourir de faim les artistes de Montmartre en leur achetant à bas prix des dessins, des aquarelles, et des toiles qui ne trouvaient pas acquéreurs. C’était le cas de Picasso ! En effet, parmi toutes les peintures que possédait le père Soulier, Wilhelm Uhde repère La Chambre bleue (Le tub) peint par Picasso. Le père Soulier lui vend 10 francs ! Le soir même, Uhde fait la connaissance du peintre, au cabaret Au Lapin Agile. D’après la légende, Picasso aurait été si fou de joie de rencontrer quelqu’un ayant enfin acquis l’une de ses œuvres qu’il en aurait tiré des coups de feu.
Picasso a peint La Chambre bleue (Le tub) en 1901, au début de sa période bleue (1901-1904). Après le suicide de son ami Carlos Casegamas, le peintre a sans doute souffert de dépression. Fortement affecté, il a alors utilisé une palette de couleurs froides, essentiellement des bleus, représentant des personnages solitaires, en marge de la société (mendiants, aveugles, malades, etc.) et s’inspirant des tableaux du Greco. Pour en revenir à La Chambre bleue, cette scène de nu a probablement été réalisée dans l’atelier de Picasso, alors boulevard de Clichy. Ici, il a été influencé par Degas et Toulouse-Lautrec. L’affiche, représentant la danseuse May Milton (1895), réalisée par Toulouse-Lautrec accrochée au mur est un hommage ; l’artiste est mort en 1901, peu avant que Picasso ne peigne cette toile.
1927. Le critique d’art et collectionneur Américain Duncan Phillips achète cette toile. Elle est depuis exposée dans son musée, The Phillips Collection, à Washington.
1954. Washington. The Phillips Collection. Un conservateur suspecte qu’une œuvre ne se dissimule sous ces traits en couche épaisse, certains coups de pinceau tranchant clairement avec la représentation de la femme faisant sa toilette dans son tub. Il en fait part par une lettre mais rien n’est entrepris. Il faut attendre, attendre,….
1990. Une première radiographie est réalisée, révélant alors au grand jour une image quelque peu floue ; probablement un homme, bien caché sous la peinture. Il s’agit d’un palimpseste (du grec palimpsêstos « gratté de nouveau »). Ce terme désigne généralement un manuscrit déjà utilisé dont on a gratté les inscriptions pour les effacer afin de pouvoir y écrire de nouveau. Si la technique est courante en littérature, la méthode existe également dans l’histoire de l’art. Souvent sans le sou, les artistes peignaient par-dessus leurs précédentes œuvres.
2008. La technologie ayant évolué entre temps, de nouvelles analyses sont menées sur le tableau. Et cette fois, l’obtention de l’image est plus concluante. Cependant, les experts ont encore du s’armer de patience pour pouvoir enfin nous livrer une représentation concluante de ce personnage énigmatique.
En effet, la séparation des pigments par imagerie infrarouge prend énormément de temps, et entre 2008 et 2014, date à laquelle l’histoire est révélée au grand public, des analyses techniques sont minutieusement menées par le groupe d’experts, certes très stimulés par cette découverte mais aussi soucieux de ne pas altérer la toile via leurs investigations.
Cette minutieuse exploration des dessous de l’œuvre de Picasso a donc permis de découvrir un homme barbu, habillé d’une veste, nœud papillon au cou, la tête reposant légèrement inclinée contre sa main. Ce personnage est dessiné à la verticale, tandis que La Chambre bleue est une composition en format paysage.
Mais pour les conservateurs, cette incroyable affaire n’est que le commencement d’une nouvelle enquête. Patricia Favero, conservatrice à la Phillips Collection a effectivement confié : « C’est l’un de ces moments qui donne vraiment du sens à ce qu’on fait. La deuxième question qui nous vient en tête est de nous demander qui est cet homme. » Une seule certitude : cet homme n’est pas Picasso. L’hypothèse la plus plausible ? Ce personnage serait Ambroise Vollard, un influent marchand d’art du début du 20e siècle, qui figure parmi les premiers à avoir exposé Picasso en France.
C’est en effet en 1901, année même de la réalisation de La Chambre bleue, que Vollard décide de promouvoir son travail en accrochant plusieurs de ses tableaux à son domicile, qui lui servait également de galerie. Cependant, cette hypothèse doit encore être confirmée.

« Il faudrait pouvoir montrer les tableaux qui sont sous le tableau. » Pablo Picasso (1881-1973)