« L’épaisseur de la vérité »

Exposition Irving Penn © Sophie Payen

Juillet 1950. Paris. Les défilés haute-couture des collections automne-hiver battent leur plein. Chapeaux spectaculaires, tailles cintrées et jupes volumineuses : les tenues rivalisent de somptuosité pour faire oublier les privations de la guerre. Les photographes immortalisent l’effervescence des podiums. Parmi eux, devrait se trouver le photographe de mode envoyé par le magazine Vogue américain, Irving Penn. Mais les défilés l’ennuient et la foule des photographes le dérange. Il préfère travailler au calme. Alors, on lui trouve un atelier d’une école de photographie à l’abandon, dans un bâtiment ancien, sous les toits, sans eau courante ni électricité, au 85 rue de Vaugirard. On y accède par plusieurs volées d’escaliers branlants, mais les fenêtres et les lucarnes orientées vers le nord sont parfaites ; Irving Penn est ravi de ce studio spartiate et de sa lumière naturelle.
Et pour affirmer son style, il utilise un simple rideau de théâtre en guise de fond neutre. Cette toile a-t-elle été laissée par l’école de photographie ou trouvée pour l’occasion ? Nul ne sait. En tout cas, ce rideau, étendu sur le sol et remontant à la verticale, forme une courbe ininterrompue, créant un élément homogène et aérien qui convient parfaitement à l’intemporalité de la photographie. Penn le conservera jusqu’à la fin de sa carrière l’emmenant partout. Prenant le contre-pied de ses confrères qui rivalisent de mises en scène surchargés, de lumières cinématographiques, Penn réduit les artifices de mise en scène au strict minimum pour mieux se concentrer sur les vêtements qu’il photographie. Ainsi, mises en valeur par la présence physique des mannequins qui posent dans ces décors dépouillés, leur coupe, leurs lignes ou leur texture deviennent le sujet principal de ses photos. Souvent comparé à son concurrent, le photographe de mode Richard Avedon, Penn faisait remarquer que si son confrère captait brillamment « un aspect de la vérité qui est totalement momentané », lui recherchait « l’épaisseur de la vérité ».
Cette attention au sujet, ce traitement sculptural et distancé qu’il donne à sa série de mode, il l’applique aussi à ses autres séries, dont celle sur les petits métiers. Cette série s’inscrit dans la tradition du portrait de genre pratiqué au XIXe siècle et présentant des individus alors honorés de se montrer entourés des attributs de leur profession ; le photographe français Eugène Atget avait réalisé un travail sur ce sujet à partir de 1898, photographies que connaissaient Penn. Rétameur, chauffeur de locomotive, égoutier, marchande de ballons, bouchers, ramoneurs, chanteur de rue,… tous sont photographiés par Penn dans les mêmes conditions que les personnalités ou les mannequins.
Recrutés à Paris dans la rue par une équipe formée par la rédactrice de Vogue Edmonde Charles-Roux, de Robert Doisneau (photographe) et Robert Giraud (poète), les modèles se rendaient au studio dans leur tenue de travail et recevaient un dédommagement pour la peine. Le photographe avait une grande estime pour «les petits métiers» : sachant combien ces gens s’identifiaient à leur travail, il a sciemment inclus leurs outils, comme leurs tenues, mettant en valeur leur savoir-faire. En convoquant ses modèles dans le territoire neutre du studio, il démontrait que son intérêt n’était pas de faire le portrait d’un milieu mais plutôt un portrait psychologique. Ses images révèlent une profonde égalité entre les modèles, ainsi transformés en icônes fières des temps modernes.
Penn élargit ensuite sa série des métiers à la ville de Londres puis à New York. Il a noté quelques différences dans la manière de poser entre les Français et les Anglais. Ces derniers se montraient fiers de représenter leurs professions : « Les Parisiens n’étaient pas convaincus que nous faisions effectivement ce que nous prétendions faire (…). Les Londoniens, eux, étaient bien différents. Il leur semblait tout naturel de se faire photographier dans leur tenue de travail. Ils arrivaient au studio toujours à l’heure et se présentaient devant l’appareil avec un sérieux et une fierté qui les rendaient très attachants. »

« Le photographe moderne (…) retrouve une part de lui-même dans chaque chose et une part de chaque chose en lui-même. » Irving Penn (1917-2009) (1)

(1) Exposition Irving Penn au Grand Palais, Paris, jusqu’au 29 janvier 2018.
Découvrez quelques photographies de l’exposition sur la page Facebook des Muses de l’Hart.