L’artiste invisible.

Photographie de la performance réalisée par Liu Bolin à la galerie Paris-Beijing © Liu Bolin – Galerie Paris-Beijing.

19 mars 2015. Paris. Galerie Paris-Beijing. L’artiste Chinois Liu Bolin fait disparaître des personnes lors d’une performance : devant un fond blanc couvert de cibles noires, 17 personnes se tiennent debout, immobiles. Armés de pinceaux et de marqueurs, des peintres s’appliquent à les fondre dans le décor : tout est badigeonné, cheveux, visages, vêtements. Cette mise en scène bicolore est un hommage aux 17 victimes des attentats perpétrés en janvier contre Charlie Hebdo à Paris, à Montrouge et Porte de Vincennes. Mais le travail de Liu Bolin va au-delà du simple jeu de l’illusion.
Avant d’être photographe, l’artiste a d’abord été sculpteur. Il ne s’est mis à la photographie qu’après 2005, quand son studio, dans le village de Suo Jiacun, a été détruit dans le cadre d’un mouvement de restructuration en prévision des Jeux Olympiques de Pékin. Il décide alors d’utiliser son art comme un moyen de protestation silencieuse pour attirer l’attention sur le manque de protection des artistes chinois de la part de leur gouvernement. Pour exprimer sa colère, il se fait photographier fondu dans les ruines de son atelier. Dans une société chinoise qui tend à nier l’individu, Liu Bolin a décidé de prendre le régime à la lettre et de montrer, par des photographies, une société qui fond ses citoyens dans les décors. Ce que suggèrent ses images, c’est qu’un environnement peut effacer notre individualité, jusqu’à nous transformer en une pierre de l’édifice. Et c’est en faisant mine de disparaître que Liu Bolin s’est fait remarquer.
C’est sa série Hiding in the City (« Se cacher dans la ville ») qui le propulse sur la scène internationale : il disparaît devant la place Tian’anmen, une cabine téléphonique londonienne, la muraille de Chine, une gondole à Venise ou un terrain vague. « Les lieux que je choisis doivent faire référence de façon très forte à des symboles comme la politique, l’environnement, la culture, etc. que j’entends évoquer », a expliqué l’artiste. « Dans mes œuvres, les arrière-plan expriment l’information la plus importante, les points de tension apparaissent quand mon corps se fond dans différents décors ; un reflet de la société vu par mon prisme ».
L’artiste brouille les pistes. Est-ce de la photographie, du body art, une performance de sculptures vivantes, de l’art optique ? De près, on discerne les traits du pinceau sur les vêtements tandis que, sur la peau des personnages, la peinture se craquèle. Son but est atteint : les modèles sont à la fois visibles et invisibles. Le résultat est troublant. Le spectateur est renvoyé au pouvoir de l’image : publicité ou médias ne nous manipulent-ils pas ? A l’affût, les spectateurs cherchent l’artiste du regard. Et s’il semble s’effacer, ce n’est qu’une illusion : sa posture digne exprime sa détermination et son refus de se fondre dans la masse. « Au début de mes performances, c’était moi, l’artiste, qui était blessé. Au fil de ma création, j’ai réalisé que c’était toute la société, le monde entier qui n’allait pas bien. Ma série Target est là pour exprimer tout ce qui ne va pas, qui blesse l’homme et qui dépasse de loin mon cas personnel » explique Liu Bolin.
Cet artiste star est aussi controversé. Ses détracteurs lui reprochent de se répéter au fur et à mesure des années, ne changeant que de décor, jamais d’idée. Dénonçant la surconsommation, la pollution, il est également considéré comme un artiste un peu bling bling. Ce paradoxe agace. Mais c’est celui de l’homme invisible devenu mondialement connu.

« Chacun choisit sa propre voie et son mode de connexion vers le monde extérieur. J’ai décidé de me fondre dans l’environnement. Certains diront que je disparais dans le paysage ; je dirais pour ma part que c’est l’environnement qui s’empare de moi et je ne peux pas choisir d’être actif ou passif. » Liu Bolin.