Que croire ?

Ztohoven Obcan K.

2010. Pendant six mois, douze artistes tchèques échangent leur identité. Les hommes du collectif Ztohoven ont travaillé en duo ; ils ont d’abord modifié leur apparence pour tous se ressembler. Ensuite, chaque binôme a utilisé un logiciel de morphing pour transformer leurs photos d’identité et créer un seul et même personnage, l’un prenant le nom de l’autre ; et ils ont, papiers en poche, vécu sous le même nom. Ces douze hommes n’ont jamais été inquiétés.
L’arnaque est un tel succès que le collectif décide d’arrêter la manipulation et de révéler le pot aux roses avec une première exposition à Prague. On découvre alors comment ils ont voyagé à l’étranger, voté, acheté des armes et même mariés sans que personne ne s’en aperçoive. Mais l’exposition tourne mal, la police tchèque intervient récupérant les fausses cartes d’identité et arrêtant l’un des membres du collectif.
Le titre de ce projet Obcan K. (« Citizen K ») se prête à de multiples interprétations. Il évoque aussi bien le dédale bureaucratique auquel se trouve confronté Josef K – le personnage du roman Le Procès de Franz Kafka –, le film culte Citizen Kane ou encore Vaclav Havel dont la carrière politique a fait l’objet d’un documentaire intitulé Obcan Havel. Enfin il y a le mot obcanka, diminutif de Obcansky Prukaz, la carte d’identité tchèque.
Ce collectif refuse de se définir comme un « groupe terroriste ou politique ». Ses actions provocatrices ont pourtant toujours pour objectif de réveiller le citoyen passif qui sommeille, selon eux, en beaucoup de leurs concitoyens comme ils l’expliquent sur leur site dans leur « Manifeste – Obcan K. » : « (…) Ce qui semble devoir nous servir est si fragile et si facile à abuser. Nous ne sommes pas des chiffres, nous ne sommes pas des données biométriques. Ne soyons donc pas des pantins manipulés par de grands joueurs sur le terrain de jeu de cette époque. Nous devons garder notre dignité pour ne pas avoir peur de nous-mêmes ! ».
Ztohoven, nom du collectif mûrement réfléchi, peut se traduire de différentes façons : Z Toho ven signifiant « la porte de sortie », et Sto Hoven se traduit par « les cent merdes ». En anglais, le groupe se fait appeler « Out of shit ». Bien que leurs performances aient souvent lieu en public, les membres du collectif, à l’exception du co-fondateur, sont parvenus à garder l’anonymat. Lorsqu’ils se produisent devant un public, c’est toujours sous couvert d’un pseudonyme, d’un jeu de mots mêlant l’anglais et le tchèque, comme par exemple Roman Tyc, Dan Gerous ou Anna Bolicka (anibolica, stéroïdes qui permettent un accroissement de la masse musculaire). Spécialistes de ce qu’ils appellent le piratage artistique, ce collectif d’artistes a fait parler de lui dès 2003 : agacé par la dérive marchande de leur pays, il a détourné plus de 700 panneaux publicitaires. Depuis, les hacking artistiques de Ztohoven n’ont pas cessé.
17 juin 2007. Les tchèques découvre sur leur écran de télévision un beau paysage calme et bucolique. Soudain, quelques secondes plus tard, une lumière vive brouille l’image et un champignon atomique apparaît en arrière plan de l’écran. Que se passe-t-il ? L’effroi est total, c’est la panique, une catastrophe nucléaire a lieu en direct ! Cette vision d’horreur est en fait l’œuvre du collectif Ztohoven qui a détourné une caméra fixe de la télévision tchèque ; il voulait montrer à quel point il est facile de manipuler les médias, et de créer un sentiment de peur chez les téléspectateurs. Accusés de pousser la population à la panique, les artistes ont été finalement acquittés. Ils ont même obtenu un prix spécial et une dotation de quelques milliers d’euros.

« Ballotté, manipulé, automatisé, l’homme perd peu à peu la notion de son être. » Vaclav Havel (1936-2011)