Industrialisation, déchets et traditions.

Brahim El Anatsui, Sasa (Manteau) 2004. Aluminium, cuivre. 640 x 840 cm. Installation murale. © Georges Meguerditchian – Centre Pompidou, MNAM-CCI /Dist. RMN-GP
© El Anatsui.

Au loin, on aperçoit un fond tapissé chatoyant, sensuel, luxuriant, souple… Alors on s’approche, on détaille, on a envie de toucher… Là, on se rend compte qu’il s’agit de petits morceaux de métal tissés les uns avec les autres. Et plus précisément de bouchons de bouteilles, aplatis, soigneusement pliés et cousus les uns avec les autres. Comme dit l’artiste « la beauté ne parle pas aux yeux. La beauté seule ne compte pas. Elle a à voir avec le sens. » Voici le monde de Brahim El Anatsui…
L’artiste, sexagénaire, né au Ghana, a été élevé au Nigéria où il a toujours vécu. Il a suivi les cours du Collège d’art de l’université de Science et Technologie de Kusami au Ghana et obtenu un diplôme de sculpture en 1968. Il a complété cette formation classique par l’apprentissage des techniques anciennes de la culture ashanti : céramique, poterie, gravure… Il s’est engagé à ne jamais utiliser peinture ou toile pour ses créations mais uniquement des objets qui l’entourent.
Cette œuvre en est un exemple. Sasa étale sa splendeur de manteau royal : un tapis-tableau composé en hommage aux drapés du Baiser de Gustave Klimt. Tapisserie de métal, l’œuvre sublime le déchet. Entièrement réalisée avec des matériaux de rebut soigneusement assemblés avec des fils de cuivre, cette œuvre monumentale tient à la fois du tissage, du vêtement, de la peinture et de la sculpture. A la base, « ce sont des bouchons de bouteilles d’alcool. Des liqueurs fortes, du whisky, du rhum, de la vodka… qui sont fabriqués ici, au Nigéria, mais qui étaient aussi présentes lors du contact initial entre les africains et les européens. Les européens avaient amené ces boissons avec eux. »
Recyclées et réinventées par un mélange d’art ancestral africain (les larges bandes brillantes rappellent les champs africains) et d’art contemporain (les villes sont dépeintes par les amas de bouchons et la chute de la tapisserie), ces capsules de métal sont aujourd’hui admirées et érigées à une certaine sacralité dans les musées.
L’emploi de capsules de bouteilles d’alcool importées par les Européens contre des denrées du continent africain pendant la période du commerce triangulaire, est une façon de parler des effets de la colonisation et de l’industrialisation sur son continent : « Il y a tant de choses que les objets peuvent révéler, rien que par le lieu d’où ils proviennent ». Autant de déchets qui sont le reflet d’une industrialisation non choisie en Afrique.
Symbolique puissante donc pour ces objets qui se retrouve dans toute l’œuvre d’El Anatsui. Une autre de ses sculptures Peak Project, entièrement réalisée de boîtes de lait en conserve, montre le paradoxe d’une Afrique qui produit le lait à foison mais doit l’importer : « Vous savez, le lait nous arrive en boîte de conserve… Alors que nous avons le lait ici ! » souligne l’artiste.
Métaphores des outrages faits à l’Afrique, ces objets sont triés, pliés, assemblés. Leur assemblage, par fils de cuivre, est souple, ce qui permet à l’artiste d’imprimer un mouvement à ses tissages, en les pinçant ici ou là, « parce que c’est ainsi que je vois la nature fluide et mouvante du rapport entre les hommes ». Recomposés, ils forment une matière nouvelle, éclatante, éblouissante. En prenant du sens, le déchet devient bijou… De loin l’effet est saisissant mais ses créations ne révèlent leur secret que de près…

« Je me vois comme un artiste. Et comme un africain. » Brahim El Anatsui