Comment un artiste renverse nos certitudes.

Philippe Ramette, Promenade irrationnelle, 2003. Photographie couleur, 100 x 80 cm © Courtesy Galerie Xippas

En découvrant les clichés du photographe Philippe Ramette vous avez sûrement pensé « Quelque chose cloche dans cette image ! » Comment un homme en costume peut-il marcher à l’horizontal contre un tronc d’arbre vertical ? Comment un homme peut-il tenir debout au fond de l’océan, en costume cravate, lisant la carte des fonds marins ? Comment un homme peut-il tenir accroché à un balcon parallèle à la surface de l’eau ? Impossible me direz-vous ? Et pourtant, comme l’aurait dit Alexandre le Grand, « Rien n’est impossible à ceux qui tentent ! »
Quels trucages permettent-ils à Philippe Ramette de créer ces photographies ? S’agit-il de l’extrait d’un film ? D’un montage  surréaliste ? D’une retouche numérique ? Non. Contrairement à toute attente, l’artiste affirme qu’il n’a recourt à aucun artifice. Ses œuvres sont bien réelles. Alors qu’aujourd’hui les outils informatiques permettent toutes sortes de manipulations, l’artiste tient à n’utiliser aucun trucage.
Comment cela est-il possible ? Philippe Ramette défie les lois de la pesanteur : il se suspend à des ballons gonflés à l’hélium, il s’arrime au fond de l’eau, il s’accroche à une falaise à l’aide de prothèses… Pour réaliser toutes ses situations, il utilise un système discret de prothèses qu’il met lui-même au point. Par exemple, il insère dans ses costumes des supports rigides afin de maintenir son corps bien droit ou bien des billes de plomb dans ses manches pour qu’elles ne se mettent pas à flotter. Ainsi l’artiste se met à l’épreuve du monde et défie les principes de l’apesanteur. Les prothèses, invisibles à l’image, camouflées sous ses vêtements, son habituel costume-cravate, permettent à l’artiste d’expérimenter des positions qu’il nomme « irrationnelles ».
Ces postures demandent un investissement physique réel de la part de l’artiste. En 2006, il réalise un ensemble de photographies intitulées Explorations rationnelles des fonds sous-marins qui le présentent évoluant sous l’eau en promeneur solitaire, ignorant les contraintes des profondeurs. Pour les clichés sous-marins de cette série, il s’est mis en danger et a failli perdre la vie malgré une préparation intense. Des making of ont été filmés et montrent Ramette en train de couler au fond de l’eau sous le regard médusé de ses sponsors !
L’artiste s’est en fait inventé un personnage burlesque qui vit des aventures dignes d’un inventeur fou. Il crée des dispositifs complexes et imagine des accessoires ou des prothèses sans utilité autre que de permettre de concrétiser un rêve ou de vivre des situations insensées. Il défie l’attractivité de la force qui permet à l’homme de garder les pieds sur terre. Et ce tour de force, proprement renversant, étonne d’autant plus qu’il est exécuté par un individu qui n’a rien d’un acrobate. Au contraire, son allure d’employé de bureau portant costume-cravate contraste avec cette prouesse physique.
Pour Ramette, « une œuvre doit toujours être portée par une histoire ou la possibilité d’une histoire». L’artiste fait de sa vie une fiction. Car ces œuvres constituent toutes des instruments de libération des contraintes physiques imposées au corps humain dans un monde rationnel. Toujours en costume de dandy, il évolue dans un univers imagé qui nous désarçonne mais nous engage malgré tout à poursuivre la fiction. Il s’adresse à l’homme contemporain et rationnel et à travers ses mises en scènes renversantes, il nous propose sa vision du monde. « L’idée forte consiste à représenter un personnage qui porte un regard décalé sur le monde, sur la vie quotidienne. Dans mes photos, je ne vois pas d’attirance pour le vide, mais la possibilité d’acquérir un nouveau point de vue. »
En se tenant, ainsi en équilibre au-dessus du vide, entre ciel et terre, il rend les choses plus légères, fait flotter nos pensées. En déclenchant le doute concernant sa véracité, cette image ouvre à la réflexion. Ce sont ces scénarios fantasmés par l’artiste et le spectateur qui constituent l’œuvre d’art. Alors si l’artiste a décidé de nous dévoiler ses secrets, la magie de ses photographies reste inchangée.

« Je cherche à rationaliser l’irrationnel. » Philippe Ramette