Différents points de vue.

1857. Paris. Place de Fürstenberg. Eugène Delacroix s’installe au numéro 6 afin d’avoir son atelier proche de l’église Saint-Sulpice dont il avait été chargé de décorer une chapelle. « Mon logement est décidément charmant (…). Réveillé le lendemain en voyant le soleil le plus gracieux sur les maisons qui sont en face de ma fenêtre. La vue de mon petit jardin et l’aspect riant de mon atelier me causent toujours un sentiment de plaisir. » (Journal, 28 décembre 1857) Il y restera jusqu’à sa mort en 1863.

1865-1866. Paris. Place de Fürstenberg. Frédéric Bazille s’installe avec Claude Monet dans l’appartement à l’étage supérieur de celui qu’occupait Delacroix. C’est dans cet atelier que Monet peint son Déjeuner sur l’herbe (1865-1866). Mais les jeunes peintres découvrent rapidement que l’autonomie a un prix : celui des modèles. Un jour, qu’il en était dépourvu, Bazille s’est mis à peindre le coin-atelier. Deux accessoires animent cet atelier : le fauteuil vert récemment acquis et, le poêle dont l’obscurité ambiante accroît l’incandescence. Cet Atelier de la rue Fürstenberg (1865) rappelle Le Poële (1825) de Delacroix. Celui-ci est une source d’inspiration pour les jeunes artistes. Bazille admirait particulièrement Femmes d’Alger dans leur appartement (1834). Ce tableau a été pour le jeune homme LA rencontre décisive : c’est à ce moment-là qu’il a pris la décision de devenir peintre, et que la peinture ce serait d’abord Delacroix.

1985. Paris. Place de Fürstenberg. Delacroix est toujours une source d’inspiration pour certains artistes et l’un d’entre eux lui rend hommage en réalisant un photocollage (1) de la place de Fürstenberg. À partir de clichés Polaroïd, il compose un puzzle, qui par la multiplicité des points de vue offre au spectateur une sensation de dynamisme. Les collages proviennent de différentes prises de vue du même lieu et l’ensemble des fragments reconstitue l’image dans son entité. Au premier plan, deux arbres, des paulownias, stabilisent la composition. Leurs feuilles se découpent à contre-jour et forment une sorte de rideau dans la partie supérieure de l’image. Des petits plans juxtaposés suggèrent l’asphalte de la rue dans une gamme restreinte d’ocre et de gris. Les mêmes nuances se retrouvent sur les immeubles qui la bordent, donnant une unité de ton.
Des notes de couleurs plus vives se distinguent ici et là, élargissant la perspective. Ainsi, l’œil s’engouffre vers le bleu du ciel, soulignant la profondeur. Mais la couleur qui attire surtout notre œil, c’est le rouge. Tout d’abord, la voiture garée en contrebas et le deux-roues marquent un plan intermédiaire, à mi-distance des arbres du premier plan et du ciel en point de fuite. Mais c’est surtout vers la gauche que deux autres taches rouges surgissent : celle d’une moto et, plus particulièrement celle d’une affiche placée juste au-dessous de l’enseigne de l’atelier de Delacroix. Rappel subtil de l’artiste du véritable sujet de sa photographie.
L’auteur de cette œuvre est l’artiste britannique David Hockney. Il a accumulé au cours des années environ 30 000 photographies, véritable journal intime qu’il tient depuis 1961. Pour lui la réalité est une construction mentale ; ici, on voit comment d’innombrables photographies de détail ont lentement donné naissance à ce collage.
Voulant s’éloigner du statisme de ses peintures qui l’ont rendu célèbre, Hockney s’est interrogé sur la perspective : son expérience de décorateur d’opéra lui a appris que le chromatisme peut créer l’illusion de la profondeur, la peinture chinoise que l’on peut créer une forme de perspective sans recourir au traditionnel point de fuite, et les tableaux cubistes de Picasso que l’on peut introduire le mouvement dans une toile, en présentant simultanément une figure sous différentes faces. En 1983, Hockney expliquait à propos du cubisme : « Si vous lisez les livres que les critiques ont écrit sur ce mouvement, vous allez sans cesse tomber sur des discussions à propos d’intersections de plans et ainsi de suite, comme si le cubisme avait trait à la structure de l’objet. Or c’est bien plutôt de la structure de la vision de l’objet dont il s’agit. S’il y a trois nez, ce n’est pas parce que le visage en a trois, ou que le nez a trois aspects, mais plutôt qu’il a été vu trois fois. » Ce ne sont plus seulement des photographies mais toute une réflexion sur le regard et la perception.

Dès sa naissance, la photographie a été étroitement liée à la peinture, ses premiers adeptes étaient souvent des peintres, parmi eux Delacroix. Car contrairement à certains de ses confrères, il ne considérait pas la photographie comme une rivale. Ce medium est même devenu pour lui source de réflexion sur la vérité artistique face au réalisme photographique. Il s’intéressait tout particulièrement aux nouvelles possibilités que pouvait offrir la photographie, comme la réduction des contraintes de pose du modèle ou bien la capacité à reproduire exactement et en nombre les œuvres d’art. Cependant, Delacroix restait sceptique quant à son utilisation proprement dite et à la maîtrise de la technique. Sa réticence était particulièrement vive à l’égard de sa propre image photographiée puisqu’il alla jusqu’à exiger la destruction de certains négatifs, requêtes restées sans suite !

« La beauté n’est pas dans les choses, elle est dans le regard. » David Hockney (2)

(1) Place de Fürstenberg, 7, 8 et 9 août 1985. Collage photographique, 110,5 x 155,9 cm. Collection de l’artiste.
(2) Exposition David Hockney au Centre Pompidou Paris, du 21 juin au 23 octobre 2017.