Fidèle à son amour de l’art.

Exposition Christian Dior, couturier du rêve. © Sophie Payen

1928. Paris. 34 rue La Boétie. Jacques Bonjean, ex-diamantaire passionné d’art, ouvre une petite galerie à son nom « au fond d’une impasse assez sordide ». Sobre et éphémère, cette galerie a son importance dans l’histoire de l’art moderne. Car Bonjean a un jeune associé de 23 ans qui a pour ambition d’asseoir la notoriété d’artistes confirmés et de contribuer à révéler de jeunes talents. Cet associé a pour nom… Christian Dior. Depuis le début des années 20, Dior passe la plupart de ses soirées au Bœuf sur le toit avec Erik Satie, Jean Cocteau (qui lui prédit un avenir glorieux puisqu’il porte « Un nom magique qui comporte ceux de Dieu et or »), André Breton, Fernand Léger, Henri Sauguet, Max Jacob… Et la galerie Jacques Bonjean est rapidement rebaptisée par la bande de potaches « Jambon-Dior » !

Ainsi Christian Dior fait-il découvrir le peintre et décorateur Christian Bérard qui devient l’artiste phare de la galerie. Fantasque, cet érudit est l’ami du Tout-Paris. Ses amis l’ont surnommé « Bébé » parce qu’il était aussi joufflu que le bambin vantant les mérites de la célèbre savonnette Cadum. Se situant à l’opposé des modernes, il appartient au groupe d’artistes « néo-humanistes » en réaction contre Picasso et le cubisme. Bérard est attiré par les décors de théâtre et le dessin de costumes. En même temps, il accomplit une carrière comme illustrateur où il transpose sa ligne fluide et élégante dans la mode, l’affiche ou la littérature. Cette activité l’amène à travailler avec Coco Chanel, Elsa Schiaparelli, Nina Ricci ou Christian Dior dont il deviendra les collaborateurs et signera les croquis des collections.

La galerie est un succès. « Le gratin frétille entre nos murs » jubile Bérard. Max Jacob a promis des gouaches. On y trouve les grands noms comme Picasso, Miro et Matisse mais aussi de jeunes inconnus dont ils lancent la carrière : Calder, Giacometti, De Chirico, Leonor Fini, Pavel Tchelitchev, Francis Rose, Helmut Kolle, Salvador Dali dont le seul fait de gloire à ce moment-là est d’avoir créé le scandale avec son film Un chien andalou. Sur les cimaises sont accrochées les œuvres de Klee, Ernst, Otto Dix, etc. La collectionneuse américaine Gertrude Stein achète trente tableaux.

Dior expose en 1933 Emilio Terry, architecte et décorateur, à travers un ensemble de dessins et de maquettes, dont la fameuse maison-colimaçon que Salvador Dali fait figurer l’année suivante dans son portrait de Terry. Cette maquette sera présentée en 1936 au MoMA à New York lors de l’exposition Fantastic Art, Dada and Surrealism, et donné en 1965 par Terry au musée des Arts décoratifs à Paris.

1929. C’est le crack boursier. La galerie met la clé sous la porte.

1931. Dior s’associe au galeriste Pierre Colle, rue Cambacérès. Il passe ses journées à attendre le client pour vendre ses toiles, « de pertes en saisies, tout en continuant d’organiser des expositions surréalistes ou abstraites qui font fuir les derniers amateurs », écrit-il. Après trois ans de sursis, la galerie Pierre Colle ferme à son tour. Ces années de galeriste, Dior les appellera « les années millésimes ».

Après avoir été ruiné, atteint par la tuberculose, Dior prend son destin en main. « S’il n’avait pas été ruiné dans sa jeunesse, il aurait été un dilettante et un mécène dont le nom, jamais n’aurait été prononcé », dira son amie Suzanne Luling. Il se met au dessin et vend ses premiers croquis 120 francs.

1938. Robert Piguet, couturier et parfumeur, engage Dior comme modéliste. Il découvre la magie d’une maison de couture et signe son premier succès : une robe pied-de-poule noir et blanc, avec un spencer noir moulant le buste.

1947. La maison de couture Dior est créée. Le couturier n’a pas oublié les artistes et jeunes talents qu’il exposait dans ses galeries. Amateur d’antiquités, collectionneur d’Art nouveau et décorateur passionné par le XVIIIe siècle, il puise dans toutes ces sources pour ses créations ; ses robes s’inspirent de la peinture et de la sculpture, mais également de papiers peints, d’étoffes, de porcelaines ou chinoiseries. Il baptise ses modèles du nom de Matisse, Braque, Picasso…

Amoureux des jardins, souvenirs de son enfance, il parsème ses créations de notes florales à la manière de Van Gogh ou de Bonnard. « Après la femme, les fleurs sont les créations les plus divines », dit-il. Sa collection New Look, avec ses robes virevoltantes en forme de corolle, se réfère à l’art de la seconde moitié du XIXe siècle et de 1900-1910. Comme les peintres impressionnistes, il dessine ses modèles dans ses jardins.

Il crée entouré d’artistes. Il fait travailler Bérard ou Victor Grandpierre à la décoration de ses boutiques. En 1930, il rencontrait René Gruau, tous deux illustrateurs au Figaro et en 1947, Dior lui propose de travailler pour lui. Il lui commande le dessin publicitaire du parfum Miss Dior ainsi que la fameuse robe Bar. Gruau crée un style, reste fidèle à ses couleurs fétiches (rouge, blanc, noir), impose son univers, la finesse de son coup de crayon. Dior est ravi du résultat. Il lui confie toutes les publicités de la Maison : des centaines d’affiches pour la couture, la lingerie et les cosmétiques.

Dior adore l’art de la fête. Il organise de grandes soirées qu’il conçoit comme des mises en scène. Il aime dessiner des costumes de bal. Pour le fameux bal Beistegui, donné à Venise au palais Labia en 1951, la baronne Alix de Rothschild semblait sortie d’un tableau de Tiepolo, pendant que Dior et Dali y apparaissaient en géants perchés sur des échasses. À son bal de Lune-sur-Mer, la vicomtesse de Noailles porte un déguisement tiré de Bar aux Folies Bergère de Manet.

« J’aime trop la peinture pour en faire moi-même ! » Christian Dior (1905-1957)

Vous pouvez voir quelques photos de l’exposition Christian Dior. Couturier du rêve. du musée des Arts décoratifs sur la page http://www.facebook.com/musesdelhart