Le bikini, symbole de modernité ?

Vous pensiez que le 20e siècle était le siècle de la modernité ? Qu’il avait favorisé l’émancipation de la femme ? Que les femmes pouvant pratiquer une activité sportive, cela représentait une évolution de notre époque ? Que l’invention du bikini était un exemple de notre modernité sur les femmes des siècles précédents ? Pourtant c’est faux ! Et en voici la preuve.

1946. France. Louis Réard, ingénieur automobile, observe les femmes sur la plage retrousser leur maillot-de-bain pour parfaire leur bronzage ! C’est ainsi que lui vient l’idée de créer le bikini. Le 5 juillet, lors d’un défilé de mode d’articles de bain, le premier bikini est présenté ; mais Réard a dû engager une strip-teaseuse, aucun mannequin « traditionnel » ne voulant le porter. Comme nous pouvons l’imaginer, le scandale éclate !

Pourtant, Réard n’a rien inventé. L’histoire nous enseigne que nos ancêtres étaient bien moins rigoristes sur la morale et la nudité. En effet, des archéologues ont découverts des représentations de bikini remontant au néolithique !

Vers 7 000 avant notre ère. Turquie. Site de Çatal Höyük. Des vêtements ressemblant fortement à nos bikinis ont été découverts dans cette ville néolithique.

Fin du IIIe siècle de notre ère. Sicile. C’est sous le règne de Dioclétien que la villa del Casale a été construite : elle comptait plus d’une trentaine de pièce et était décorée de plus de 3 500 m2 de mosaïques. Occupée jusqu’au XIIe siècle, elle a tout d’abord été détruite par un incendie, puis ensevelie par un glissement de terrain ; elle est restée sept siècles sous terre. Cet enfouissement l’a ainsi protégée des pillards et des intempéries et permis la conservation d’une grande partie de son décor.

Ces mosaïques ont probablement été fabriquées par des artisans nord-africains. Certaines se caractérisent par des motifs géométriques, d’autres par des motifs figuratifs. Elles traitent de sujets variés et créatifs : scènes de chasse, scènes mythologiques, courses de chars, scènes d’amour, représentations de la vie quotidienne, etc.

Une pièce de la Villa del Casale présente une mosaïque figurative ; il s’agit de la « salle des palestrites », des tournois athlétiques féminins y étant représentés. Car, contrairement à ce que l’on imagine, à cette époque, les épouses des citoyens de l’Empire romain pratiquaient du sport. Même si, Juvénal, poète satirique, comme sans doute beaucoup de ses contemporains, voyait avec inquiétudes les femmes envahir les terrains jusque-là réservés aux hommes, comme la littérature, les sports et même les sports de combat. Ainsi les femmes étaient libres de participer à des compétitions, à la seule condition de ne pas prendre part aux exercices masculins. Coubertin doit se retourner dans sa tombe !

Cette mosaïque représente une dizaine de jeunes filles qui soit pratiquent un sport (haltères, course, jeu de balle, lancer de disque), soit reçoivent des récompenses pour leurs performances. Ces sportives sont vêtues d’un ensemble qui ressemble au bikini ou aux sous-vêtements actuels.

D’abord utilitaire, la lingerie apparaît très sommaire durant la Grèce et la Rome Antique. Il faut dire que le corps des femmes était sous contrôle masculin ! Chez les femmes grecques comme chez les femmes romaines, il devait être androgynes. Pour gommer leur féminité, les jeunes filles bandaient leur poitrine avec un taenia ou fascia. La fascia est une longue bande d’étoffe, plus ou moins étroite, servant à envelopper une partie du corps, à même la peau ou directement sur leur tunique : lange, soutien-gorge, brassière, jarretières, bas de contention… Soutien-gorge, elle s’enroule autour du buste, sous les seins ; son nom devient fascia pectoralis. Brassière, elle enveloppe les seins et se nomme strophium ; il maintient la poitrine des femmes sportives. Les femmes ayant, malgré leurs efforts, des poitrines généreuses, avaient recours à un mamillare en cuir qui aplatissait les seins. Et pour dissimuler leurs hanches et leur ventre, les femmes portaient le zona, une bande abdominale.

Les jeunes femmes représentées sur cette mosaïque sont saisies en pleine action. Chacune est unique : les poses, les physionomies sont variées. Chaque visage est différent. Ce sont de véritables portraits réalistes : certaines sont brunes, d’autres blondes, cheveux lâchés ou arborant un chignon. Le seul point commun est leur corps fin et musclé par la pratique physique répétée subtilement mis en valeur par ces bikinis verts et rouges qui se détachent sur le fond clair. À leur expression concentrée, on comprend qu’il ne s’agit pas d’un simple loisir mais d’une véritable compétition qui exige de l’endurance. L’une des jeunes filles est d’ailleurs couronnée et tient dans ses mains la palme de la victoire.

Ces femmes, heureuses de vivre, sveltes, déterminées, pourraient être des femmes d’aujourd’hui.

Et ensuite ? Ce ne sera plus qu’un long retour en arrière, qui n’aura de cesse de cacher le corps de la femme puisque jusqu’au 20e siècle, montrer son corps était impensable.

« Une olympiade femelle serait impratique, inintéressante, inesthétique et incorrecte. Le véritable héros olympique est, à mes yeux, l’adulte mâle individuel. Les JO doivent être réservés aux hommes, le rôle des femmes devrait être avant tout de couronner les vainqueurs » Pierre de Coubertin lors des Jeux olympiques de 1912 à Stockholm.