L’œuvre d’une vie

1942. Villefranche-sur-Mer. Charlotte Salomon confie au docteur Moridis une œuvre dont elle est l’auteure, intitulée Vie ? ou Théâtre ?, afin qu’il la mette en lieu sûr et en l’implorant : « Je vous en prie, prenez-en soin, c’est toute ma vie. ».

Que représente cette œuvre ? Pourquoi ce titre ? Comment Charlotte Salomon a-t-elle pu travailler durant ces années difficiles ?

16 avril 1917. Berlin. Naissance de Charlotte Salomon dans une famille de la grande bourgeoisie. Sa mère meurt en 1926. Son père épouse la cantatrice Paula Lindberg que Charlotte admire. En 1936, elle intègre l’Académie des Arts. Seule juive de sa classe, le professeur Ludwig Bartning, anti-nazi, fait de son mieux pour la protéger. En 1938, elle doit recevoir un prix pour son travail. Mais afin que son origine juive ne soit pas révélée, le professeur Bartning fait en sorte que ce prix soit remis à l’amie de Charlotte, Barbara. Charlotte ne retournera pas à l’Académie.

Janvier 1939. Villefranche-sur-Mer. Charlotte se réfugie en France auprès de ses grands-parents maternels. Alors que la guerre est aux portes de l’Europe, sa grand-mère se défenestre devant elle. Peu de temps avant, son grand-père lui a appris que depuis trois générations toutes les femmes de sa famille, dont sa mère, se sont suicidées. Jusqu’alors, Charlotte croyait sa mère morte de la grippe. Elle apprend aussi qu’elle doit son prénom à une tante morte noyée avant sa naissance.

1940-1942. Soucieuse de ne pas se laisser engloutir par cette pulsion de mort, elle se jette à corps perdu dans une œuvre d’art sur l’histoire de sa vie, Vie ? ou Théâtre ? ; elle va produire plus de 1 300 gouaches (elle en gardera 784). Sous-titrée Opérette aux trois couleurs, cette œuvre fait vivre d’innombrables personnages – son double, Charlotte Kann, Albert Salomon alias Dr Kann, Paula Lindberg alias Paulinka Bimbam, etc. Seules sa tante et sa mère sont simplement désignées par leur véritable prénom. L’action débute en Allemagne en 1913 et se termine en France en 1940 : son enfance, la montée du nazisme, sa solitude, l’internement de son père à Sachsenhausen, etc.

La couleur y joue un rôle éminent : ses gouaches sont peintes exclusivement avec quatre couleurs (jaune, bleu, rouge, blanc). Charlotte alterne les portraits, scènes de vie, assemblages de scénettes dans un même plan, joue avec les perspectives, les aplats de couleurs, les textures, les échelles, de telle manière que son monde s’ouvre au spectateur. Une œuvre à la fois jaillissante de vie et hantée par la mort.

Tous les textes sont calligraphiés – dialogues, commentaires, descriptions – avec souvent une discrète ironie : « Beaucoup de gens se tuent un pleine montagne, me dit mon cher et brave mari, qui fut ainsi privé de son meilleur ami. ». Elle écrit également des indications musicales : airs d’opéra (Gluck, Weber), chansons de marche, chants de noël. La forme narrative est double puisque le récit correspond au schéma classique d’une construction en trois parties (la jeunesse, l’amour, la mort) et théâtrale puisque les scènes pourraient être jouées par les personnages du récit.

Dans sa dernière gouache, Charlotte se peint en train de peindre et d’écrire, vue de dos dans un paysage méditerranéen. Ce n’est pas vraiment un autoportrait, son visage dessiné de trois quarts étant caché. De même, le texte-miroir se confond avec l’eau. Assise, calme, sereine, elle porte tout le poids de sa pièce avec le titre couvrant son dos nu : Vie ? ou Théâtre ?. Pour la première et la dernière fois, Charlotte se représente dans l’instantané de son expression, témoignant du présent en train de réaliser l’œuvre de sa vie.

1943. Fin septembre. Dénoncés à la Gestapo, Charlotte Salomon et son mari Alexander Nagler sont arrêtés et déportés dans le convoi n°60. Nice-Drancy-Auschwitz. Charlotte, enceinte de cinq mois, est gazée dès son arrivée le 10 octobre. Alexander meurt un peu plus tard. Dans le même convoi se trouve, le champion de boxe Young Perez. Une artiste inconnue, un boxeur célèbre. Ni l’un ni l’autre ne reviendra de ce tragique train.

Les peintures seront restituées au père de Charlotte à la fin de la guerre. La première personne à qui il montrera quelques-unes de ses gouaches, c’est Otto, père d’Anne Frank, au moment où lui-même publie le journal de sa fille. Albert et Otto sont amis. Leur filles, emportées par la Shoah, ont chacune laissé un témoignage inoubliable. Deux journaux intimes. Anne Frank, adolescente, s’est confiée dans ses cahiers. Charlotte Salomon, jeune peintre de 24 ans, a inventé une forme unique, aux couleurs incandescentes. Il faudra des années pour qu’elle soit reconnue comme peintre.

« Vous, moi, elle, passons et disparaissons rien ne demeure tout change mais pas les mots, pas la peinture. » Virginia Woolf, La Promenade au phare (1927).