La poésie de la banalité.

1930. États-Unis. Henry Luce veut consacrer un magazine au monde des affaires et de l’industrie. Il crée un véritable objet de luxe de grand format, avec de nombreuses images, souvent en couleurs, et une impression soignée : le magazine Fortune est né. Son prix de vente est à la hauteur des ambitions de son propriétaire – 1 dollar, alors que le New York Times ne coûte que 5 cents !

1955. Les lecteurs du très chic magazine Fortune ont dû être surpris en découvrant un étonnant portfolio : une clé à molette, une pince crocodile, une truelle, un pied de biche et des cisailles – leur prix est même inscrit à côté. Ces outils occupent chacun une page ; des objets courants présentés en majesté. Pourquoi ces photographies ? Dans un tel magazine ? Qui en est l’auteur ?

Walker Evans a réalisé cette série chez lui aidé de son assistant Robert Frank – figure importante de la Street Photography – en posant les outils sur un tabouret de bois, en toute sobriété. Il a conçu une ode aux « beautés de l’outil ordinaire » et écrit dans le magazine : « Les petits outils de base défendent, d’un point de vue esthétique, une idée d’élégance, de candeur et de pureté. »

1926. Walker Evans réalise son rêve : aller à Paris. Il y séjourne pendant un an, apprend le français, suit des cours à la Sorbonne, croise dans la rue son héros James Joyce sans oser lui parler. Il voue une passion à Baudelaire, il aime aussi Flaubert, Cendrars, Proust ; « Flaubert m’a fourni une méthode, Baudelaire un esprit. Ils m’ont influencé sur tout » dira-t-il. Il écrit ses impressions en français et traduit Baudelaire, Gide, Cendrars, Cocteau. Il veut être écrivain mais se rend compte rapidement de ses limites.

De retour à New York, Evans se lance alors dans la photographie. Berenice Abbott, qui a débuté sa carrière de photographe à Paris, l’influence en lui faisant découvrir l’œuvre d’Eugène Atget. Comme lui, Evans s’éprend de la contemplation de l’univers de la rue dans toute sa banalité : les vitrines des magasins, les affiches publicitaires, les badauds qui passent, les gens qui travaillent. Et il se passionne pour la photographie vernaculaire – image fonctionnelle, ordinaire, non artistique, mais utilitaire.

Le vernaculaire est la question centrale de l’œuvre d’Evans. Employé en français pour qualifier une langue locale, le terme représente aux Etats-Unis « des formes d’expression populaires ou communes employées par des gens ordinaires à des fins utilitaires ». Evans s’interdit aussi toute marque de subjectivité : les vitrines et bâtiments sont photographiés frontalement et les portraits pris de face, avec une lumière rasante éclairant sans excès les visages. Il invoque ainsi Flaubert : « Le fait que l’auteur n’apparaît jamais. L’absence de subjectivité. Cela s’applique, littéralement, à la façon dont je veux procéder en photographie. » Pendant presque quatre décennies, Evans utilise les magazines pour produire un commentaire critique sur la société américaine et ses valeurs. Il jouera un rôle pionnier dans la photographie moderne mais aussi dans l’édition, l’écriture et la mise en page.

Entre 1938 et 1941, dans le métro new yorkais, Evans glisse un Leica dans l’échancrure de son manteau et capte à la sauvette des portraits de voyageurs installés face à lui. L’appareil, un petit format 35 mm, lui permet d’être rapide, de ne pas être vu. Il en tire la série Subway Portrait, restée ignorée jusque dans les années 1960. Ces clichés incarnent bien son intérêt pour le populaire, l’humble, sa fascination pour la banalité et le quotidien. Cette série a touché beaucoup d’artistes, comme Andy Warhol, Dan Graham, Ed Rusha et des photographes plus contemporains comme Sherrie Levine qui a repris certaines de ses images.

Evans célèbre la vie de tous les jours, des anonymes qu’il a observés et donnés à voir. Il montre simplement. Ses photos se veulent frontales et directes, pourtant elles sont construites patiemment. Il faut dire qu’il possède un prénom prédisposé à toute sa vie : walker / marcheur. Son œuvre est celle d’un promeneur solitaire. Éternel insatisfait, il a pourtant accumulé des milliers de clichés, toujours sans doute à la recherche du prochain cliché qui saurait enfin le satisfaire.

« Sans le défi que représentait son œuvre, jamais je ne serais resté photographe… » Henri Cartier-Bresson (1908-2004) à propos de Walker Evans (1903-1975).

Walker Evans, Beauties of the Common Tool, pour le magazine Fortune (juillet 1955) – The Metropolitan Museum of Art, New York.