Les Nourritures Élémentaires

À l’aube de la Renaissance, François Rabelais était un homme aux multiples visages : moine, médecin, écrivain, humaniste, libre penseur. Et s’il a reçu un véritable succès populaire de son vivant, depuis plus de cinq siècles, il demeure un auteur de référence. Attentif à l’histoire de son temps, bon vivant, fantaisiste, Rabelais savait faire rire son lecteur. Mais pas que… Il inventa également la pédagogie rabelaisienne : instruction par l’expérience, par le voyage. Il prônait l’apprentissage dans la joie, et le développement harmonieux du corps et de l’esprit.
Mais si cette popularité ne s’est jamais démentie signifie-t-elle forcément une connaissance sérieuse de son œuvre ? Le public ne confond-il pas l’auteur et le livre, le narrateur et ses personnages ? Qu’est-ce que l’esprit rabelaisien ? Rabelais est-il actuel ?
En 2015, le festival Les Nourritures Élémentaires est né du simple constat que beaucoup se revendiquent de l’esprit rabelaisien, sans pour autant le connaître. Mathilde Dutour a imaginé à Chinon ce festival unique en France autour de Rabelais, du vin et des idées. Elle nous fait découvrir son aventure.

Vous êtes l’organisatrice du festival Les Nourritures Élémentaires. Racontez-nous comment vous est venue cette idée ? C’était en 2013. Je suivais des cours de philosophie au centre d’études de la Renaissance à Tours. Et je me suis aperçue que certains intervenants étaient susceptibles de parler de Rabelais autrement, avec une approche différente de celle utilisée habituellement qui est un peu simpliste à mon goût. J’ai alors pensé que faire venir ces gens à Chinon serait intéressant. Ensuite, j’ai eu l’idée de faire appel au Syndicat des vins de Chinon, domaine que je connais bien puisque mon mari est viticulteur, mais également parce que le vin est très présent dans l’œuvre de Rabelais ; ce qui pouvait apporter une autre dimension, compléter le festival.

En 2015, le festival Les Nourritures Élémentaires est donc né. Un festival autour de Rabelais, c’est ce qui manquait à la région chinonaise ? Effectivement, beaucoup de gens me le disent. Pourtant, je ne l’ai vraiment pas fait dans ce sens là. En fait, à l’origine c’était un manque mais personnel que j’ai voulu faire partager. Lorsque l’idée m’est venue, je n’avais pas l’impression que j’allais combler une attente particulière en faisant ce festival. C’est sans doute l’une des raisons pour lesquelles il a été bien accueilli.

Il s’agit d‘une structure associative ? Combien de personnes portent ce festival ? Comment vous répartissez-vous les rôles ? J’ai effectivement monté une structure associative qui s’appelle association « Chinons », avec un « s » dans l’idée d’aller chiner un peu ailleurs ce qui pourrait nourrir tout ce qui fait la « substantifique moelle » de cette ville : Rabelais, le vin et aussi les idées. De plus, Chinon est une ville ouverte à la création contemporaine, un domaine qui m’intéresse beaucoup. Finalement, je me suis dit que tout cela allait bien ensemble et que cette ville avait un dynamisme particulier.
Nous sommes trois à représenter l’association « Chinons », en coordination avec les Syndicats des vins de Chinon et la ville de Chinon, et en co-programmation avec le musée Rabelais, la Devinière. Une bonne équipe. Et cette année, nous avons une participation importante de la Communauté de Communes qui organise l’année Rabelais, de ce fait le festival s’inscrira en 2017 dans ce cadre.
Je m’occupe principale de la programmation avec Alain Lecomte, directeur de la Devinière. J’assiste la partie organisation. Nous avons la chance d’avoir l’attachée de presse du Syndicat des vins de Chinon qui nous aide beaucoup pour la communication.

Vous avez dû convaincre les responsables des lieux que vous souhaitiez investir. Comment avez-vous été accueillis ? Inscrire ce festival dans la ville de Chinon, cela a-t-il été facile ? Oui. C’est une ville où l’on peut se déplacer d’un endroit à l’autre à pied dans le centre-ville. C’est très agréable pour un festival ; ça donne une unité de lieux qui crée une émulation autour de l’événement. C’est vraiment un lieu idéal pour ce genre de manifestation. Et nous avons été très bien accueillis dans les différentes structures que ce soit le cinéma le Rabelais ou le café Français qui est très convivial, ainsi que la mairie, le syndicat, la Devinière. Peut-être parce qu’il y avait cette attente dont j’ai parlé précédemment.

Le festival Les Nourritures Élémentaires s’étend sur quatre jours. Pourquoi cette temporalité ? Et pourquoi au mois de novembre ? Pour moi, il était important d‘inscrire la dimension du cinéma dans ce festival. Traditionnellement, au cinéma de Chinon, le jeudi soir est dédié au cinéma d’art et d’essai. C’était donc l’occasion de faire découvrir un film en rapport avec Rabelais et le thème choisi –il y a toujours cette mise en parallèle entre Rabelais et un thème. Logiquement, on s’est dit que le festival devait commencer le jeudi avec cette projection comme inauguration.
Et le choix du mois de novembre s’explique simplement parce-que c’est une période suffisamment creuse pour que les viticulteurs soient disponibles. On sort des vendanges, la période de commerce intense est un peu en stand-by avant les fêtes de Noël, la taille n’a pas repris, donc une période assez propice pour les viticulteurs. C’est aussi un moment où l’on n’est pas très sollicité d’un point de vue culturel contrairement aux mois de mai et juin.

La plupart des événements sont gratuits pendant ces quatre jours. Comment ce festival est-il financé ? Faites-vous appel à des bénévoles ? Il est financé par le Syndicat des vins de Chinon qui est notre premier partenaire, la Communauté de Communes Chinon-Vienne-Loire, la ville de Chinon, le Conseil Général et, cette année, le Crédit Agricole. On a effectivement une équipe d’une vingtaine de bénévoles, plutôt fidèle, qui s’agrandit, et qui était très motivée l’an dernier. On va voir si elle résiste au temps. Ce sont des personnes très enthousiastes et c’est vraiment précieux.

Pour chaque festival, un thème autour de Rabelais est choisi. En 2015, il s’agissait de la nourriture et l’année dernière, le rire ; il faut dire que les méthodes pédagogiques de Rabelais étaient basées sur l’apprentissage dans la joie. Comment ces thèmes sont-ils définis ? L’œuvre de Rabelais est extrêmement foisonnante, riche, et aborde énormément de sujets. On prend des thèmes basiques qui nous donnent un prétexte pour pouvoir parler à la fois de l’œuvre et de ce thème. En effet, l’idée en choisissant un thème, est de mettre en perspective l’œuvre et de pouvoir la rattacher à nos préoccupations contemporaines. De cette façon, on déplace l’œuvre de Rabelais dans le temps pour essayer d’une part de la dépoussiérer, car on a tendance à figer les monuments, et d’autre part de voir comment elle peut encore se réactiver aujourd’hui.

Tous les choix sont-ils faits à l’unanimité ou à la majorité de l’équipe ? Je me réserve le privilège de choisir le thème avec Alain Lecomte puisque d’une année sur l’autre, nous faisons la programmation tous les deux. L’année dernière, Alain Lecomte avait organisé à la Devinière une exposition sur le rire, nous avons donc coordonné les deux événements. Cette année, le musée Rabelais propose une exposition sur Nostradamus, c’était donc moins facile de faire le lien avec l’exposition. Le thème de la guerre que j’ai choisi cette année est très présent dans l’œuvre de Rabelais et en plus, j’avais envie de l’aborder. Je l’ai donc proposé et nous sommes partis à travailler dans ce sens.

Une fois le thème choisi, vous devez organiser la programmation c’est-à-dire cinéma, concert, visites d’exposition, banquets, dégustation de vins, conférences. Vous lancez un appel à projet ou vous invitez des intervenants ? On invite des intervenants en lien avec Rabelais, comme Stephan Geonget, professeur de lettres au CESR et spécialiste de Rabelais, qui revient chaque année. Laurent Gerbier, qui va intervenir cette année, est spécialiste de Machiavel mais il connaît bien Rabelais. Pascal Taranto est notre philosophe attitré et il intervient à chaque festival. Et cette année, des écrivains vont nous parler de la guerre. On va recevoir Jean-Yves Jouannais auteur de L’Encyclopédie des guerres qu’il met en scène dans des conférences-performances, le poète d’origine syrienne Adonis, Mathieu Lanaurdie qui est venu en résidence à la Devinière en 2016 où il a écrit un texte qu’il nous lira lors du festival, Jacques Jouet, Oulipien de renom, et bien d’autres. L’idée étant toujours de faire des allers retours entre le thème choisi et Rabelais.

Le banquet est également en rapport avec le thème ? On essaye de le mettre en rapport mais ce n’est pas toujours évident. La première année, on avait proposé un spectacle de Didier Galas, qui s’appelle « Rabelais versus Nostradamus ». C’était un diner-spectacle et avec le traiteur, monsieur Tardivon, toujours très créatif, ainsi que Loïc Bienassis, conférencier et chercheur à l’iehca, tous les trois, nous avions imaginé faire goûter des plats typiques de la Renaissance. L’an dernier, on a travaillé sur la filiation entre Rabelais et le dadaïsme à l’occasion de l’anniversaire des cent ans de ce mouvement artistique. Et cette année, avec le thème de la guerre, j’espère que monsieur Tardivon va avoir des idées ! Pour le moment, ce qui est sûr, c’est qu’un spectacle accompagnera le diner.

Prenons comme exemple le thème du « Rire », comment et pourquoi l’équipe du festival a déterminé le premier nom d’un intervenant ? Paradoxalement, je vais plutôt parler d’une difficulté. Ce thème n’a pas été si simple. Au premier abord, ça paraît évident, c’est un thème incontournable chez Rabelais. Mais par exemple, trouver un film s’est révélé compliqué. Il existe beaucoup de films comiques mais qui finalement ne sont pas très rabelaisiens, ils sont plutôt dans l’ironie, dans la satire, dans des choses qui sont assez pessimistes. Alors que chez Rabelais, le rire est très joyeux, dénué de pessimisme. C’était donc compliqué. On est allé jusqu’au Brésil pour trouver un film qui corresponde à l’esprit rabelaisien. Et la première année, sur le thème de la nourriture, on avait trouvé un film japonais. Tout ça pour dire que Rabelais on peut le trouver partout et que cet esprit Rabelaisien se niche dans des endroits insoupçonnés.

Pour Rabelais, l’éducation devait former autant le corps que l’esprit ; les exercices physiques avaient une large place dans son programme éducatif. À quand des activités sportives pendant le festival ? Des randonnées dans les vignes, par exemple ? J’ai pensé à faire des conférences déambulatoires dans les vignes mais dans le sens des leçons aristotéliciennes, Aristote était appelé le péripatéticien c’est-à-dire « celui qui se promène ». Mais le festival a lieu au mois de novembre et ce n’est pas la meilleure période pour aller marcher dans les vignes – l’été indien n’est pas garanti. On a plutôt envie de se retrouver dans des endroits chaleureux, plus ambiance coin du feu que randonnée. Mais c’est une idée. Surtout que le thème du corps, de la médecine, est quelque chose que l’on aimerait bien aborder.

Quel était l’état d’esprit de l’équipe lors du premier festival ? J’ai été très aidée par la directrice du Syndicat des vins, Emmanuelle Schlienger, ainsi que par Franck Devant, du service culturel de la ville de Chinon. On l’a réalisé tous les trois, c’était une aventure commune. On était à la fois dans l’expectative, très enthousiastes, parce que c’était une première, et en même temps pas vraiment inquiets, c’était un « coup d’essai ». Par contre, maintenant le stress est un peu plus présent car il y a une attente, ce qui met la pression.

Le public a-t-il répondu à vos attentes ? Oui, favorablement dès la première année. On a même été surpris et on l’a traduit comme une demande. Une moyenne d’une cinquantaine de personnes a assisté à nos conférences. Et ce n’était pas que des Chinonais, certains étaient venus de l’extérieur exprès pour le festival. On s’est donc dit qu’il y avait matière à continuer.

Comment voyez-vous la suite de cette aventure ? Toujours en essayant de garder cet esprit joyeux et de bonne humeur, le plaisir de faire. C’est vraiment important pour qu’un événement tienne dans la durée. Pour l’instant, je m’amuse et je fais de belles rencontres. Il me semble également que ceux qui m’accompagnent s’amusent. Mais c’est à préserver. C’est à dire qu’il faut aussi le travailler, pas se laisser mettre trop la pression. C’est un travail presque quotidien.

Quand se déroulera le prochain festival Les Nourritures Élémentaires ? Pouvez-vous nous dévoiler quelques indiscrétions sur la programmation ? Cette année, le festival se déroulera du 8 au 12 novembre sur le thème de la guerre. Il devrait être inauguré par un film au cinéma le Rabelais. Le vendredi, la soirée se déroulera au café Français. Nous aurons l’occasion d’accueillir Marcus Malte, qui est le lauréat du prix Femina cette année pour son livre Le Garçon et qui viendra faire une lecture avec une chanteuse de jazz. Cette année, on change d’endroit puisque des conférences auront lieu à l’abbaye de Seuilly, où nous accueillerons un universitaire Californien ainsi qu’une universitaire Japonaise. Tous les deux parlent français ! Nous voulons en effet montrer comment Rabelais a pu nourrir d’autres cultures et essayer de présenter cette dimension internationale.

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