Musées, expositions… L’accessibilité à la culture des publics en situation de handicap.

Comment mener à bien une action efficace en faveur de l’accès à la culture et aux pratiques artistiques pour tous les publics ? La loi du 11 février 2005 « pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées » devait ouvrir les portes des musées et autres lieux d’exposition à tous, et notamment aux personnes en situation de handicap.
Alors, où en sommes-nous aujourd’hui ? Spécialiste et formatrice sur ces questions, Aurélie Mongis nous informe et nous fait part de son expérience.

Quel est votre parcours ? J’ai d’abord fait des études de musique et musicologie, jusqu’à un DEA (master 2) spécialisé en ethnomusicologie. J’ai travaillé plus particulièrement sur les musiques liées aux rituels de sorties de masques en Côte d’Ivoire (1). Une recherche passionnante que j’ai malheureusement dû interrompre de manière un peu brutale au moment où j’allais commencer une thèse. La situation en Côte d’Ivoire, en 2000-2001, était beaucoup trop tendue pour prolonger l’enquête de terrain. Cette déconvenue m’a néanmoins donné l’opportunité d’acquérir de nouvelles compétences. J’ai fait un DESS d’administration des entreprises dont un stage comme chargée de production d’un festival d’art lyrique pour cibler le secteur de la gestion des structures culturelles. J’ai eu la chance d’être recrutée par la ville de Tours en tant que chargée de mission Culture et Handicap, parallèlement à des fonctions d’accompagnement de projets culturels pour la collectivité. Poste sur lequel j’ai été mobilisée de 2004 à 2014. Je suis aujourd’hui conseillère au développement culturel et à l’éducation artistique pour le Conseil Départemental d’Indre-et-Loire.
Entre temps, lors de mes dernières années d’études, j’avais aussi exercé des missions d’enseignement à la fois dans des écoles de musique associatives, des centres socio-culturels et dans des collèges où j’ai enseigné l’éducation musicale pendant trois ans.

Comment vous êtes vous « professionnalisée » vers l’accessibilité pour les publics en situation de handicap ? Il n’existe pas de voie « directe » menant à une mission Culture et Handicap, d’autant plus que ce poste imaginé par la Ville de Tours était complétement innovant en France (une personne l’avait occupé un ou deux ans auparavant). Mes différents bagages, notamment mes expériences dans l’enseignement qui m’avaient rapprochée de situations de handicap, et des questionnements plus personnels m’ont laissé penser que j’aurais un regard, une attention qui faciliteraient cette mission. J’espère y avoir contribué, et je précise que la mission est heureusement pérennisée à la Ville de Tours !
Aujourd’hui, je continue en proposant de la formation sur ces questions ainsi que de l’accompagnement de structures recevant du public. Des demandes qui restent marginales par rapport à mon activité principale mais autour d’un sujet auquel je veux rester très attentive.

Qu’est-ce que l’accessibilité globale? L’accessibilité globale, dans le domaine culturel comme dans les autres, c’est la prise en compte de tous les besoins de la personne, quel que soit son handicap. C’est-à-dire qu’elle puisse se rendre dans le musée facilement, grâce à des transports et un cheminement dans et aux abords de la structure pratiques et signalisés, que l’offre culturelle soit accessible ou adaptée avec des outils de médiation particuliers, que la communication sur cette offre lui parvienne, que le personnel soit sensibilisé et formé pour l’accueillir de la meilleure manière. C’est vraiment cette chaîne de l’accessibilité qui va contribuer à une société inclusive. Au-delà du simple accès, il s’agit de rétablir pour chaque personne un droit élémentaire afin qu’elle puisse participer à la vie en société.

La loi du 11 février 2005 imposait aux établissements recevant du public la mise en accessibilité au 1er janvier 2015. Douze ans après cette loi, quelle est la situation ? Effectivement, le cahier des charges imposé en dix ans n’a pu être totalement réalisé. Je suppose que personne n’avait cette illusion… Mais c’était un signal très fort qui a été donné avec cette loi pour, non seulement encourager, mais permettre de mettre en place un diagnostic et un plan d’action pour ces structures culturelles. Aujourd’hui, de gros efforts ont été réalisés, salués par les usagers et parfois distingués par des labels comme Tourisme et Handicaps. Actuellement, les structures qui n’ont pas complètement rempli ces exigences sont engagées dans un Ad’Ap (un agenda d’accessibilité programmée) qui fixe un calendrier de travaux et leurs financements. Certains assouplissements et des cas rares de dérogation ont aussi été envisagés.

Le projet doit être pensé dans sa globalité. Les agents d’accueil, conservateurs, guides, médiateurs et responsables des musées ou centres d’art sont-ils réceptifs à l’accès à la culture pour les publics en situation de handicap ? Je crois que désormais plus personne ne peut ignorer les attentes et les besoins de ces publics, car ils sont enfin exprimés. Je reste très marquée par la rencontre d’une maman avec son petit garçon en situation de handicap intellectuel qui me demandait sincèrement à propos d’un grand musée « On a le droit d’y aller ? ». C’était il y a plus de dix ans… Aujourd’hui, ça peut paraître une expression choquante et dépassée, et tant mieux. Les musées se sont enfin ouverts à tous les publics, et mènent pour la plupart une réflexion vraiment poussée sur de nouvelles médiations et une offre adaptée pour que chacun s’y sente bien accueilli.

Comment prendre en compte la diversité des publics ? Je crois que le plus important, c’est d’aller à la rencontre de ces publics. C’est surtout ne pas penser « à la place de », mais prendre en compte les besoins, les écouter à la source, travailler sur une offre adaptée en la concevant avec les intéressés : réaliser des supports en audio-descriptions avec les personnes aveugles et mal voyantes, travailler sur une offre de conférence ou de visite en langue des signes (LSF) avec les associations de personnes sourdes, sur des supports en français facile à lire et à comprendre en les rédigeant (ou au moins en les testant) avec les personnes en situation de handicap intellectuel. Un bon moyen est de passer par les associations référentes qui elles aussi y trouvent leur compte : valorisées dans leur démarche, interrogées sur leur capacité à être ressource, elles entrent dans ce dialogue avec les professionnels qui font déjà un travail énorme de médiation.
C’est de cette manière aussi que l’on construit une société inclusive : les bénéfices a priori attendus pour un public ciblé profitent au bien-être de l’ensemble de la société. En effet, des supports adaptés pour des adultes ayant une compréhension plus difficile vont aussi servir utilement les jeunes publics ou des personnes de langues étrangères, repenser l’accessibilité pour des personnes en fauteuil c’est finalement un grand confort de visite pour des personnes mal-marchantes ou pour des parents qui viennent avec des enfants en poussette… Tout un chacun peut vivre à un moment une situation handicapante, par exemple une jambe dans le plâtre ou des bagages encombrants ! C’est d’ailleurs souvent l’occasion de prendre conscience des efforts qu’il reste à fournir…

Quels sont les obstacles qui freinent les démarches vers cette accessibilité ? Le premier obstacle est souvent psychologique, c’est la peur. Des a priori sur la personne en situation de handicap et son « incapacité », mais aussi la peur pour les professionnels de ne pas faire « assez bien ». J’ai souvent rencontré des équipes si exigeantes que, par peur de « ne pas savoir faire »… ne « faisaient pas ». C’est bien dommage, car en se formant et en rencontrant ces publics, on s’aperçoit que les attentes ne sont pas excessives et que les moyens pour y parvenir relèvent parfois simplement du bon sens. Il serait néanmoins injuste d’éluder l’épineuse question des obstacles financiers. Créer des supports spécifiques, réaliser des travaux d‘accessibilité, cela peut coûter cher. C’est pour cela qu’il me semble préférable d’envisager ces efforts non pas dans le cadre d’une ligne budgétaire spécifique (qui traduirait une contrainte supplémentaire) mais au contraire comme partie intégrante de chacun des postes (bâti, RH, publics, programmation,…) puisqu’ils servent la cause commune. Valoriser ce qui a été fait est également important. Parfois, certains aménagements réalisés (bandes podotactiles, boucles magnétiques,…) ou certaines actions (visites en LSF, cartels en braille…) peuvent sembler dérisoires et les structures sous-estiment la nécessité de communiquer à ce sujet. C’est une erreur car c’est justement l’addition de toutes ces propositions, qui années après années, distinguent un établissement engagé dans une démarche d’accessibilité.

Comment changer les mentalités ? Le changement des mentalités est vraiment lié à la rencontre. L’un des bénéfices de la loi 2005 est la médiatisation positive autour des situations de handicap. Aujourd’hui, celles-ci sont envisagées comme des différences, sources de diversité et de richesse, et non plus systématiquement comme des déficiences. Pour ne prendre qu’un exemple, la langue des signes a été interdite pendant des générations pour forcer les sourds à oraliser. Depuis qu’elle a été reconnue comme langue « à part entière » en 2005, il est fréquent de voir des sourds signer dans la rue. On a même pris conscience qu’elle pouvait avoir des bénéfices pour des enfants avec certaines formes d’autisme. Dans les crèches, elle devient un support de plus en plus courant pour renforcer l’expression des tous petits. Par ailleurs, cette langue a un vrai potentiel pour la création artistique, en témoignent les répertoires de théâtre et de chanson en LSF appréciés autant par le public sourd qu’entendant. Autant de bienfaits partagés !

Quels sont les besoins et les attentes des publics en situation de handicap ? Le mot d’ordre, c’est de favoriser l’autonomie. Tout doit être mis en œuvre pour qu’un même confort d’usage soit offert à tous. Cela passe parfois par des formes de compensation, avec l’adaptation de certains supports ou des médiations spécifiques. L’autonomie n’est donc pas synonyme d’isolement. Au contraire, elle doit permettre de faciliter la rencontre entre les professionnels et les publics pour garantir la construction d’une offre qualitative, car pensée sur mesure. Lorsqu’une structure amorce une réflexion globale sur son accessibilité, j’encourage les médiateurs à ne pas considérer ces publics comme un segment « nouveau ». Plutôt à faire un état des lieux sur tout ce qui est déjà proposé ou disponible (support, mallette pédagogique, documents de communication, etc.), pour imaginer avec eux des ajustements si nécessaire. En dehors des outils de médiation, ces publics attendent une forme de compréhension de leurs besoins spécifiques. Une meilleure connaissance pour un accueil attentif et bienveillant. N’est-ce pas ce qui est attendu par tous ?

De plus en plus de lieux culturels sont accessibles à tous les publics, aussi bien dans l’agencement des bâtiments que dans leurs offres de service. Les publics concernés sont-ils au rendez-vous ? Oui, heureusement, on observe une fréquentation à la hausse. Mais parfois certains professionnels sont un peu déçus. Ils organisent un temps fort autour d’une visite particulièrement adaptée ou accessible, et malheureusement, le public ne se déplace pas. Cela arrive, et bien souvent, pour des raisons qui ne sont pas liées à l’accessibilité du lieu ou de l’offre culturelle. Par exemple, des problématiques de transport, d’horaires dans un rythme quotidien contraint par des soins, ou encore la difficulté pour une personne handicapée psychique à maintenir sa motivation malgré une inscription enthousiaste… Alors c’est déroutant, cela peut être usant, mais il faut vraiment continuer à initier ces projets. Sans idéaliser la mission ou oublier des cas de souffrances indéniables, je peux seulement encourager ce combat pour l’accessibilité, et témoigner des forces sans cesse renouvelées par des rencontres authentiques.

(1) Aurélie Mongis, Le Chant du Masque. Une enquête ethnomusicologique chez les Wè de Côte d’Ivoire (Paris, L’Harmattan, 2011).

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