Résistance et liberté !

1940. 18 juin. Londres. Le général de Gaulle lance un appel aux Français à poursuivre le combat contre le Troisième Reich. En France, des intellectuels se joignent alors aux soldats et à la population pour lutter contre l’occupant. Parmi eux, Paul Éluard qui entre dans la Résistance. Et engagé, il l’est également par la poésie.

1942. Le poème signé Paul Éluard et intitulé Une seule pensée paraît dans la revue résistante Fontaine, créée par Max-Pol Fouchet : le censeur de Vichy ne l’ayant pas lu jusqu’à la fin, a pensé qu’il s’agissait d’un poème d’amour. En effet, tout au long des vingt-et-une strophes et jusqu’au vers final qui livre le thème du poème, la liberté, le poète semble s’adresser à une femme, probablement Nusch, épouse et muse d’Éluard. À ce propos, il racontera plus tard : « Je pensais révéler pour conclure le nom de la femme que j’aimais, à qui ce poème était destiné. Mais je me suis vite aperçu que le seul mot que j’avais en tête était le mot Liberté. Ainsi, la femme que j’aimais incarnait un désir plus grand qu’elle. Je la confondais avec mon aspiration la plus sublime… ». Le poème est alors rebaptisé Liberté.

Œuvre surréaliste, présentée sous la forme d’une énumération sans ponctuation, ce poème retrace symboliquement les grandes étapes de la vie d’un homme ; c’est tout au long d’une existence qu’il faut lutter pour la liberté ! En décrivant tout ce sur quoi il faut écrire le mot liberté, Éluard décrit ce qui est privé de liberté (la censure, la souffrance physique, la privation matérielle et morale, etc.). Son objectif était de créer une poésie qui frappe les esprits par sa ligne mélodique. Il voulait que le texte soit facilement mémorisé afin d’être transmis oralement. Le rythme, dynamique, martèle les mêmes mots, et crie ce désir de liberté. Ce poème était d’ailleurs destiné à être chanté et le compositeur Francis Poulenc le mettra en musique.

Nombreux sont les résistants qui le connaissent par cœur : la revue Fontaine diffuse le poème dans la zone libre ; la revue gaulliste La France Libre, basée à Londres, en fait parachuter des milliers d’exemplaires au-dessus des maquis français. Sous le manteau, le texte est traduit en six langues et relayé à travers toute l’Europe, par tractage, par diffusion radiophonique ou par la presse clandestine. Et Liberté inspire les artistes.

1943. Jean Lurçat, de son nom de résistant Jean de Bruyère, insère des quatrains tirés de ce poème dans une tapisserie réalisée clandestinement à Aubusson, territoire occupé par les Allemands. Sur un fond ocre jaune se détachent, au centre, deux astres passant l’un devant l’autre, telle une éclipse. Dans les quatre coins de la tapisserie, on peut lire des extraits du poème. Les derniers mots viennent s’inscrire dans l’astre solaire : Et par le pouvoir d’un mot
 Je recommence ma vie 
Je suis né pour te connaître
 Pour te nommer
Liberté. Le soleil rayonnant de flammes rouges apparaît comme générateur de vie et figure aussi l’espoir. En contraste, la guerre est peut-être représentée par l’astre sombre placé devant le soleil. Cette ombre contient des figures de crânes éparpillées.

1953. Sollicité par l’éditeur Pierre Seghers, ancien résistant, Fernand Léger accepte d’illustrer Liberté, un an après la mort du poète. Une amitié de 30 ans a uni ses deux artistes ; Paul Eluard a collectionné Fernand Léger qui lui-même a intégré des vers de son ami dans ses œuvres. Léger réalise un livre-accordéon comme une longue enluminure.

Pour la couverture, à côté des mots Liberté, j’écris ton nom, Léger retravaille un portrait du poète qu’il a peint en 1947. Avec un trait noir affirmé, il dessine une image idéale du poète : le visage au creux de ses mains, le sourire grave et le regard bienveillant, rêveur. On remarque l’emplacement judicieux du pronom personnel « j’ » qui ressemble à l’ongle du doigt. De même le verbe « écrire » occupe une place symbolique sur la main de l’écrivain. Le lettrage et la mise en couleur sont travaillés quasiment comme une affiche publicitaire. En dissociant le dessin de la couleur, Léger manifeste sa liberté artistique. Le peintre a même pris la liberté de ne pas peindre entièrement certaines lettres comme le « m » final de « nom ». Il a illustré ce poème comme une œuvre engagée qui doit être clair et simple à comprendre dès le premier regard.

Bien plus qu’un poème, ce texte est une réelle prise de position pour la Liberté, celle que la guerre a ôtée aux individus. Mais peut-être aussi, bien plus, celle que l’on doit acquérir ou retrouver, celle dont la quête est infinie.

« Il n’est point de bonheur sans liberté, ni de liberté sans courage. » Périclès