Éric Foucault / Eternal Network

Éric Foucault © Sammy Engramer

Alors que le Monstre de Xavier Veilahn n’était pas encore installé sur la place du Grand Marché, qu’il créé déjà la polémique.  Pourtant, cette sculpture est devenue au fil des années un véritable point d’ancrage dans la ville de Tours.
Mais comment cette œuvre a t-elle surgi dans ce paysage historique peu accoutumé à l’art contemporain ? Car contrairement à ce que l’on pourrait croire, ce n’est pas une institution publique qui est à l’origine de ce projet mais des citoyens souhaitant revaloriser leur quartier. Pour eux, la meilleure réponse devait être une œuvre d’art. Mais quel artiste choisir ? Comment lui expliquer leurs préoccupations ? Pour les accompagner, ils ont alors fait appel au médiateur de l’action Nouveaux commanditaires de la Fondation de France, Eternal Network
 pour la région Centre.
Comment Eternal Network a été créée ? Quelles sont ses actions ? À qui s’adresse-t-elle ? Pourquoi sollicite-t-elle tel artiste ? Quelles difficultés peut-elle rencontrer ? Éric Foucault, directeur artistique d’Eternal Network, nous fait découvrir le parcours et les valeurs de son association.

Quel est votre parcours ? Après des études d’histoire de l’art, je me suis spécialisé dans une section design d’espace à l’école des beaux-arts de Tours. En 2000, j’ai découvert le travail de la Fondation de France, les Nouveaux commanditaires. Il se trouve qu’en novembre 1999, Anastassia Makridou-Bretonneau créait Eternal Network et début 2000, je lui proposai de faire un stage de huit mois. Après l’obtention de mon diplôme, j’ai poursuivi ma collaboration avec Eternal Network.
En 2001, avec l’artiste Sammy Engramer, le philosophe Jérôme Diacre et l’artiste Rozenn Morizur, nous avons co-fondé l’association Groupe Laura, une structure nomade qui proposait des interventions d’artistes dans l’espace public. En 2003, la ville de Tours fonde le festival Rayons Frais et propose à Eternal Network et Groupe Laura de faire partie du comité de programmation pour les arts plastiques. De 2003 à 2008, j’ai donc participé à ce comité pour les deux structures en alternant l’une et l’autre.
En 2009, Anastassia Makridou-Bretonneau me propose de me déléguer la médiation des Nouveaux commanditaires sur la région Centre. Trois ans plus tard, je deviens médiateur agréé par la Fondation de France pour être porteur du label Nouveaux commanditaires. En 2014, Anastassia Makridou-Bretonneau part d’Eternal Network et je deviens le directeur artistique.

Pouvez-vous nous présenter Eternal Network ? En 1993, l’artiste François Hers a imaginé le programme culturel de la Fondation de France, l’action Nouveaux commanditaires. Ce programme offre à tout citoyen les moyens d’interroger des artistes sur des questions de société (économique, politique, identitaire, etc.) par le biais d’une commande d’une œuvre d’art. Avec les Nouveaux commanditaires, il s’agit de mettre l’artiste au service de la commande et des commanditaires à la différence de la commande publique dont l’idée est de valoriser le travail des artistes.
L’association Eternal Network a été créée en 1999 spécifiquement pour porter ce programme en région Centre. En 2004, on a commencé à s’étendre en Bretagne et depuis 2011, en Pays de Loire. Ce travail s’est poursuivi avec le festival Rayons Frais. On a proposé des interventions éphémères : certains artistes devaient imaginer le lieu convivial du festival, d’autres devaient imaginer le cocktail d’ouverture. On a aussi montré des œuvres de collection comme celles du Domaine de Chamarande dans un parcours à travers la ville. On a également organisé huit expositions au château de Tours.
En 2009, pour les 10 ans d’Eternal Network, on voulait marquer notre présence à Tours. Pour cela, on a investi les quatre pavillons de la place Choiseul (en 2004, la ville nous a permis d’installer notre bureau dans l’un d’entre eux) en imaginant « Saison 10 ». Des artistes avec lesquels on avait travaillés, ont été invités à montrer soit une ancienne œuvre soit une production spécifique ; Xavier Veilhan, créateur du Monstre, à montrer Light Machine, une œuvre constituée de 1 100 ampoules. Le succès de ces événements nous a décidé avec les deux autres associations occupant les octrois, Groupe Laura et Mode d’Emploi, à créer le pôle d’art contemporain des octrois.
Enfin en 2012, la place Choiseul devenant un pôle stratégique avec le tramway, on a transformé l’un des octrois non exploité en lieu d’exposition. Eternal Gallery était née.

Pourquoi ce nom « Eternal Network » ? Anastassia Makridou-Bretonneau a proposé ce nom en hommage à Robert Filliou. Il s’agit en effet du titre d’un poème de Robert Filliou et George Brecht, artistes de Fluxus, pour qui la vie était plus importante que l’art et qui voulaient réinjecter l’art dans la vie. Le programme Nouveaux commanditaire et la philosophie d’Eternal Network sont dans cet esprit.

Combien de personnes y travaillent, de façon permanente ou occasionnelle ? Nous sommes deux salariés : Rémi Dohin-Lebugle, responsable administratif et financier, et moi, directeur artistique et médiateur pour les Nouveaux Commanditaires. Servane Toqué s’occupe de la gestion comptable ; et travaille à 50% pour nous. Clémence Thébault, indépendante, est chargée de communication. On a des collaborateurs indépendants pour la régie, la médiation, le suivi de production, etc.

Qui fait appel à Eternal Network ? Les institutions publiques, des personnes privées ? Il peut s’agir d’un groupe de riverains ou de commerçants, une association de quartier ou de parents d’élèves, un syndicat des vins ou de psychanalystes, le maire d’une petite ville ou d’un village mais associé à des habitants car un politique seul ne peut faire appel à un artiste, ou bien le personnel d’un établissement public, lycée, hôpital, centre pénitentiaire, centre d’accueil d’adolescents, maisons de retraite. On voit également de plus en plus d’aménageurs ou de sociétés d’équipement mixte qui ont une demande à dimension citoyenne dans leur projet et viennent vers nous.

Qui finance ces commandes artistiques ? La Fondation de France finance le médiateur, l’artiste (honoraires, cession de droits, frais de déplacement, etc.) jusqu’à ce que le projet soit validé. Ensuite, la Fondation continue d’être partenaire et le médiateur accompagne les commanditaires pour trouver des financements complémentaires. Nous bénéficions de financements publics et / ou privés : la DRAC ministère de la culture, les régions, les départements, les communes, des aides européennes, des aides privées (fondations, entreprises). Depuis 2000, une trentaine de commandes ont été initiées et la plupart ont été mises en œuvre. Six ou sept se sont arrêtées à la production d’une étude.

Comment s’effectue le choix de l’artiste ? On donne beaucoup de valeur à la phase de prospection pour évaluer si le projet peut passer le comité culture de la Fondation de France : ce projet est-il d’intérêt général ? On aide donc les commanditaires à formuler leur demande avec un cahier des charges présentant le contexte, la problématique, la définition de la commande, les besoins techniques et symboliques. Ensuite, on pense à l’artiste qui pourrait répondre aussi bien par sa démarche que par ses œuvres déjà réalisées. En général, on privilégie le travail avec des artistes ayant une expérience de travail en collaboration et un travail de commande.

Prenons l’exemple du Monstre de Xavier Veilhan qui se situe place du Grand Marché à Tours. Depuis treize ans, cette sculpture suscite toujours des réactions. Pourquoi ? Xavier Veilhan a volontairement réalisé une œuvre en opposition avec son environnement afin qu’elle puisse exister et s’en extirper ; elle est de forme simple, avec un seul matériau, une seule couleur. Autour de la place, se trouvent des maisons à pans de bois, en tuffeau tandis que le monstre est en résine, de couleur argenté, avec un motif contemporain en référence aux simulations 3D et aux mangas.
L’origine de la commande vient de commerçants qui souhaitaient revaloriser cet espace détérioré. La ville a refait la place. Mais il lui manquait quelque chose qui lui donnerait sa vraie identité. En fait, les commanditaires voulaient que l’œuvre soit dans le 21e siècle et en même temps, que l’artiste se souvienne du passé médiéval de la place. Xavier Veilhan est allé chercher l’idée d’une image faisant référence aux gargouilles, au côté héraldique du vieux Tours. C’est ainsi qu’est née l’image générique du monstre un peu bedonnant, le ventre plus gros que le cerveau, qui en impose par sa monumentalité. Aujourd’hui, elle a échappé aux commanditaires, aux médiateurs et à l’artiste. Elle a été appropriée par les enfants. Elle est devenue un repère urbain. Elle est devenue une image pour la municipalité qui l’utilise comme un signe reconnaissable mais aussi par des festivals, sur des tracts.

En ce qui concerne le Monstre, il s’agissait de revaloriser un espace public. Si on prend l’exemple de Chinon, il est question cette fois d’un événement historique, le massacre de la communauté juive en 1321 à Chinon. Là aussi, vous avez rencontré des difficultés. Comment avez-vous réagi face à ces problèmes ? Ainsi que l’artiste Emmanuel Saulnier ? En 1997, après des recherches, Benjamin Duvshani a proposé à la municipalité  de faire un lieu de mémoire. Il avait retrouvé le lieu du massacre où se trouvent aujourd’hui des jardins familiaux. En 2004, l’adjointe à la culture, Marie-Michèle Esnard fait appel aux Nouveaux commanditaires et à Anastassia Makridou-Bretonneau. Voulant s’assurer de la véracité de cet événement historique, la Fondation de France a financé une étude. Ces faits ont été confirmés. Mais cette étude a surtout révélé l’importance de la communauté juive au Moyen-Âge à Chinon, ce qui a réorienté la commande : au lieu de commémorer un massacre, il fallait commémorer tout ce que cette communauté avait apporté à Chinon, du point de vue économique, intellectuel, théologique. En fait, les élus ont vite évacué l’idée d’intervenir sur le lieu du massacre, privilégiant le centre-ville et notamment l’emplacement supposé de l’ancienne synagogue.
Après avoir vu au musée d’art et d’histoire du judaïsme de Paris une bague avec un seau représentant une lune enchâssant une étoile, l’artiste Emmanuel Saulnier a proposé de réaliser des monnaies de tailles différentes et de les disposer comme si elles avaient été jetées à la volée. Cette installation au sol éliminait une ou deux places du parking, ce qui a suscité de violentes réactions. A tel point que l’artiste s’est vu défendre le projet d’aménagement de la ville et non son œuvre. Ce projet a donc été mis en sommeil.
Suite à l’arrivée d’un nouveau directeur des affaires culturelles, Dominique Marchès, le dialogue a repris. Traumatisé par les réactions, l’artiste propose une autre pièce. En effet, au moment où il travaillait au premier projet, il avait repris une œuvre commencée dans les années 80 : une œuvre en verre remplie d’eau. Mais l’artiste trouve qu’il lui manque quelque chose, ce qu’il appelle son alter ego. Il réalise alors la réplique de cette pièce en la remplissant d’encre noire. L’une est transparente, l’autre opaque. Ce sont deux œuvres mobiles avec un petit aiguillon, également en verre, en équilibre, mais en même temps, très solide avec un vrai ancrage au sol et ses quatre boules remplies d’eau et d’encre qui font penser à des altères, ALTER, altérité. Cette œuvre n’évoque donc pas explicitement le judaïsme mais la cohabitation entre les personnes, la paix potentiellement retrouvée. Cette œuvre est installée au musée d’art et d’histoire de Chinon.

Parmi toutes les commandes que vous avez réalisées, laquelle vous a le plus intéressé, touché, concerné. Et pourquoi ? C’est une commande actuelle. Une femme, l’une des commanditaires du Monstre, est revenue me voir. Elle m’a expliqué vouloir demander à un artiste une nouvelle manière de montrer le deuil dans l’espace public. Aujourd’hui, on n’a plus vraiment la possibilité de montrer que l’on est en deuil. Elle est fleuriste et reçoit des gens qui sont dans le deuil immédiat. Elle leur propose alors de faire les bouquets avec elle et peu à peu, ils lui parlent du défunt et de ses goûts. Elle s’est entourée d’autres personnes ayant le même questionnement et ce groupe porte cette commande.
Pour moi, le plus long a été d’écrire le cahier des charges afin de savoir ce qu’on allait demander à l’artiste. J’ai décidé de demander à une documentariste d’enregistrer nos réunions car à chaque fois, les commanditaires disaient des choses importantes. L’enjeu de cette commande est à la fois dans la question qui est posée autant que dans l’œuvre que va produire l’artiste. J’ai mis beaucoup de temps à imaginer l’artiste qui pourrait répondre à cette demande et j’ai pensé à Christelle Familiari qui a tout de suite accepté. Nous la rencontrons très prochainement.

En 2012, vous avez ouvert Eternal Gallery. Quelle est la ligne artistique de la galerie ? On travaille avec des artistes qui questionnent nos rapports au monde contemporain. Ces expositions vont intégrer la société civile aussi bien dans les problématiques développées par les artistes que dans la manière même dont les projets sont faits. Par exemple, on a travaillé avec la Société de pêche de Touraine à la demande de l’artiste Bettina Samson.
Le lieu lui-même dicte la présence des œuvres car la galerie est un petit espace. Et puis, la place Choiseul est bruyante avec les voitures, le tramway, la présence d’un collège-lycée. Il est donc difficile de montrer des œuvres sonores même si on l’a déjà fait.
On met 20% de notre temps pour la galerie. On se fait plaisir avec ce lieu. On organise cinq expositions par an : trois expositions qui durent deux mois et deux moments importants, la nuit des musées et les journées du patrimoine qui fédèrent autant de monde que les trois expositions.

Quel est le public, de manière générale ? Au début on a eu du mal à faire venir les étudiants d’histoire de l’art et de l’école des beaux-arts. Maintenant, ils viennent régulièrement. Les artistes fédèrent autour d’eux et ce public revient. On accorde beaucoup d’importance à la médiation, par exemple pour accueillir les passants et les touristes. On reçoit des groupes : des scolaires, des personnes en situation de handicap, des personnes ayant des problèmes psychiques et qui sont, à mon avis, de vrais amateurs d’art contemporain. Ils voient beaucoup d’expositions et sont capables de donner un jugement critique. On accueille aussi des mouvements militants d’exilés politiques, LGBT, des clubs sportifs, des CE, etc. C’est un public éclectique.

Le choix des artistes qui exposent à Eternal Gallery doit se faire différemment que pour les Nouveaux commanditaires. Comment ce choix s’effectue ? C’est un choix arbitraire. Si je vois l’opportunité d’un travail pédagogique a mené avec la DRAC, le département et l’éducation nationale, le travail d’un artiste peut être présenté au sein de notre espace d’exposition.
Parfois, on fait le lien avec le travail des Nouveaux commanditaires, soit en montrant le travail d’un artiste avec lequel on fait une commande, soit en proposant à des étudiants ou des lycéens de répondre à une commande et de montrer leur travail. C’est un travail pédagogique, de transmission.
Certains artistes viennent spontanément comme Sara Acremann. Elle m’a envoyé un dossier à sa sortie de l’école des beaux-arts de Paris en m’expliquant que sa grand-mère était résidente à la maison de retraite les Varennes-de-Loire, près de Tours. Elle a réalisé la pièce qui a fait l’objet de son diplôme là-bas. Suite à notre rencontre, je l’ai invitée à exposer. Certains artistes nous sollicitent. Ceux qui font des demandes de bourse à la région ou à la DRAC ont besoin de l’aval d’une structure de diffusion. J’accepte ou je refuse. Et je peux aussi avoir envie d’exposer un coup de cœur.

La dernière exposition présentait Soufiane Ababri. Qu’est-ce qui a conduit à cette exposition ? Il pose des questions essentielles aujourd’hui sur le post-colonialisme, l’identité, la différence, comment combattre l’essentialisme, comment faire le lien entre race, culture, orientation sexuelle, comment essayer d’évacuer le principe de repentance au profit de la réparation ? Avec ses dessins, il pointe toutes ces problématiques mais de manière assez légère. Je l’ai découvert sur facebook et je lui ai proposé d’exposer à Eternal Gallery.

Quel artiste Eternal Gallery accueillera pour sa prochaine exposition ? Deux artistes tourangeaux, Maud Vareillaud-Bouzzine et Slim Cheltout, l’une est marocaine et française et l’autre est tunisien et français. Leur travail s’intéresse à toutes les questions dont j’ai parlées précédemment. Ils vont exposer pendant la nuit des musées. On a proposé à Slim d’exposer le prototype d’une œuvre et Maud va détourner une de ses œuvres en danceflor dans l’octroi, ce sera la plus petite discothèque de Tours animé par DJ Squirrel.