Le cœur et l’esprit.

Vers 1740. Marianne Loir peint une femme à la mode, portant toilette élégante, bijoux, œillet. Sur le bureau se trouvent des livres et un globe terrestre, objets se référant à des activités scientifiques ; le compas que cette femme tient à la main confirme cette idée. Dans la main gauche, celle du cœur, elle tient un œillet, symbole de l’amour, bien en évidence, éclairé, au centre de la composition. Alors que le compas dans sa main droite, intellectuelle, en même temps symbole mathématique et idée de contrôle de soi, est en bas du tableau, plus discret. Précisons qu’au 18ème siècle faire quelque chose « sans compas » signifie « agir à tort et à travers ».

Marianne Loir a représenté une femme libre d’aimer et libre de penser. Mais qui est-elle ? Une scientifique ? Une intellectuelle ? Allons, allons, un peu de sérieux, nous sommes au 18ème siècle et il s’agit d’une femme ! Et pourtant….

Il faut dire qu’au XVIIIe siècle la culture scientifique est peu fréquente chez les femmes : elle ne correspond à aucun débouché professionnel, et les femmes « favorisées » reçoivent une éducation tournée vers les arts dits d’agrément. Cependant, Gabrielle Émilie Le Tonnelier de Breteuil, future marquise du Châtelet, fait exception. Figure singulière du Siècle des Lumières, elle est la première femme savante de l’époque moderne à se vouer aux sciences.

Tout a commencé dès son plus jeune âge. En effet, sans égard pour les préjugés, son père a choisi de lui donner la même éducation qu’à ses deux frères : latin, mathématiques, métaphysique, langues étrangères, philosophie, cheval, gymnastique, théâtre, danse, chant… Tout l’intéresse. À 12 ans, elle lit couramment l’allemand, l’anglais, le grec, le latin. Trois ans plus tard, Locke, Descartes et Leibniz n’ont plus de secret pour elle.

Femme de science mais aussi femme libre qui a pleinement vécu ses passions ; cette attitude lui a d’ailleurs valu les sarcasmes haineux de ses contemporains. Sérieuse et ludique, elle alternait dans la même journée le jeu sous toutes ses formes et les études les plus austères. Autoritaire et méprisante, elle sauvait aussi être charmante voire soumise quand elle voulait séduire. Libre de ses choix et de ses mouvements, elle alla s’installer à Cirey, propriété de son mari, avec son amant Voltaire, tout en restant soucieuse de la bienséance. Elle fréquentait la cour par obligation, ne tenait pas de salon personnel et se rendait au café Gradot, interdit aux femmes, déguisée en homme afin de participer aux conversations de ses amis. Elle flirtait avec l’athéisme mais clamait qu’elle avait besoin de Dieu pour fonder sa physique. Mère, elle remplit ses devoirs sans tendresse excessive, se réservant le rôle de mère abusive pour les hommes qu’elle aimait.

L’amour d’Émilie pour Voltaire était passionné ; pendant quinze ans, ils se sont peu quittés. Mais lorsque vient l’heure de Saint-Lambert, son nouvel amour la dévore. Madame Du Châtelet connait donc successivement la plénitude du bonheur et les ravages de la passion. Son ouvrage philosophique, Discours sur le bonheur, est à la charnière de ces deux expériences. Elle soutient que l’intellectuel est aussi bien l’apanage des femmes que des hommes, mais que la recherche du bonheur passe par la volupté amoureuse. Ce texte très personnel et intime s’inscrit dans une tradition épicurienne du « vivre selon ses plaisirs », chère au siècle du libertinage.

Elle est également l’auteur d’ouvrages scientifique dont Dissertation sur la nature et la propagation du feu (1739) et Institutions de physique (1740) et d’une traduction commentée des Principes mathématiques de Newton (seule traduction française disponible pendant deux siècles). Il est vrai qu’elle n’a pas inventé de théorème mais son intention était de rendre accessible au plus grand nombre les travaux scientifiques qu’elle considérait comme majeurs. Et si en France comme en Angleterre, les institutions scientifiques étaient interdites aux femmes, l’Italie faisait exception. En 1746, madame Du Châtelet fut élue membre de l’Académie de la ville de Bologne.

Cette femme avait décidé de vivre autrement. La quête des connaissances comme celle de l’amour a été sa seule règle de vie.

« J’ai perdu un ami de vingt-cinq années, un grand homme qui n’avait le défaut que d’être femme, et que tout Paris regrette et honore. » (15 octobre 1749) Lettre de Voltaire à Frédéric II lors de la mort de sa « divine Émilie ».