Dans la tête d’un collectionneur.

Les expériences extrêmes, y compris artistiques, pimentent l’existence ! Alors, envolons-nous à l’autre bout du monde.

2011. Tasmanie. C’est sur cette île du sud de l’Australie que le plus vaste musée privé a ouvert. Un projet né de l’imagination d’un collectionneur australien, David Walsh (quelques 2 000 œuvres) : le MONA, Museum of Old and New Art. Un musée hors normes.

Imaginez un musée où vous ne pouvez pas entrer : que vous découvriez l’endroit par la rivière Derwent, après un trajet de 45 minutes et 99 marches à gravir à flanc de colline, ou en voiture à travers les vignobles, la seule partie visible en surface du musée qui apparaît est une large façade aveugle. Pour un visiteur non prévenu, l’entrée du MONA est en effet invisible. Elle est aménagée dans l’une des anciennes maisons du domaine, à côté d’un court de tennis. Et ce n’est que le début de votre aventure !

Imaginez un musée qui bouleverse les codes de l’institution : David Walsh et l’architecte Nonda Katsalidis ont décidé d’aménager le musée dans les profondeurs du grès jaune qui borde le fleuve. Ce parti pris souterrain obéit à une conviction du collectionneur : l’art ne doit pas nous être imposé d’en haut, de manière autoritaire, mais d’en bas, par étapes successives, en trouvant peu à peu ce qu’on ne cherchait pas à priori.

Alors, après avoir traversé le court de tennis, un escalier en colimaçon vous entraîne 17 mètres plus bas dans les entrailles de la terre. Aux pieds des marches, vous pensiez trouver l’accueil ? Non, c’est un bar ! Walsh aime l’idée que « les visiteurs revisitent l’art avec une vision alcoolisée ». Et un labyrinthe se déploie sur trois niveaux : 6 000 m2 de galeries plongées dans la pénombre. Volontairement, aucune fenêtre n’a été percée dans la structure, de sorte à pouvoir plonger le visiteur dans une atmosphère particulière, permettant une conservation optimale des œuvres, mais surtout de pouvoir gérer au maximum l’ambiance lumineuse enveloppant les expositions.

Imaginez un musée qui assaille chacun de vos sens, centré sur la mort, le sexe, la religion et les mythes ; un retour à l’idée d’un cabinet de curiosités au XXIe siècle. Les œuvres appartiennent à trois domaines : les antiquités (momies, mosaïques romaines, tablettes mésopotamiennes, etc.), les artistes australiens comme le monumental Snake de Sidney Nolan constitué de 1620 panneaux et couvrant un mur courbe de 50 m, et l’art contemporain international. Un musée qui expose une œuvre comprenant de la chair en putréfaction et une autre fabriquant des excréments ; où vous pouvez voir le corps mutilé d’un kamikaze sculpté dans du chocolat et des exemplaires de la Bible et de la Torah avec des bombes à l’intérieur. Pas de hiérarchies, ni de catégories, toutes les époques sont confondues, les œuvres se répondent les unes aux autres.

Walsh a même parié sur la mort de Christian Boltanski. Le mécène a acheté en viager les dernières années de la vie de l’artiste français. Depuis le 1er janvier 2010 et jusqu’à sa mort, des caméras disposées dans son atelier transmettent en direct, 24 heures sur 24, leurs images au MONA, sur six écrans. Nom de l’œuvre : The life of C. B. S’il vit durant huit ans, Walsh aura versé à Boltanski la somme due, et devra continuer de le payer jusqu’à sa mort. Mais le multimillionnaire a parié avec l’artiste qu’il ne vivrait pas si longtemps !

Ici, pas de cartel ni de guide, mais un iPod remis à l’entrée, muni d’un GPS avec des explications sur les œuvres. Un commentaire peut varier d’un appareil à l’autre pour encourager à la confrontation des points de vue.

Walsh a le moyen d’observer les visiteurs. Il peut accéder par une porte dissimulée dans l’une des salles d’exposition à un appartement d’où il peut voir le public circuler en contrebas grâce à une vitre installée au sol. Combien de visiteurs auront la curiosité de lever les yeux ?

Et comme tout est possible au MONA, on peut réserver sa place post mortem pour 80 000 $, et exposer son urne dans le mur réservé à cet effet à côté du bar. La famille du défunt se verra gratifiée d’une entrée à vie et d’un coup à boire à chaque visite à l’aïeul.

Pour Walsh, le MONA est programmé pour s’autodétruire. « Si je me souciais de longévité, je n’aurais pas construit un musée deux mètres au-dessus du niveau de la mer. Le Derwent est un fleuve sensible aux marées. Dans cinquante ans, il faudra dépenser beaucoup d’argent, sinon le MONA se retrouvera dans les eaux. »

En remontant à l’air libre, vous aurez peut-être le sentiment d’avoir fait un voyage dans la tête de David Walsh.

« La plupart des musées sont construits de telle sorte que le visiteur se sent écrasé devant la présence du génie. Ce sont des temples sacrés qui transmettent leurs connaissances et leur sagesse : j’ai voulu le contraire » David Walsh.