Joris Drylewicz / OZ’Art Galerie

(Joris Drylewicz © Katarzyna Branicka)

Avez-vous déjà osé franchir le seuil de la galerie située dans la petite rue des bons enfants ? Sa façade atypique attire l’œil et contraste avec son agencement contemporain lui confèrant une atmosphère intimiste. Alors, n’hésitez pas, vous serez chaleureusement accueillis par son directeur qui prendra le temps de partager avec vous ses passions artistiques.
En sept ans d’existence, OZ’Art Galerie s’est forgée une identité dans le paysage culturel tourangeau. Galerie d’art contemporain, elle défend aussi bien des artistes confirmés qu’émergeants. Spécialisée en peinture, dessin et gravure, elle est devenue une référence dans l’art contemporain argentin.  
Joris Drylewicz, son directeur, nous parle de sa vocation, de son implication pour donner un sens et un style à sa galerie, et de ses liens avec les artistes. Également soucieux de démocratiser l’art, il accompagne et conseille ses visiteurs curieux, néophytes ou initiés.

Quel est votre parcours ? Mes parents sont collectionneurs et j’ai donc toujours baigné dans un univers de peintures, sculptures et photographies, et de livres. Partout où je posais mon regard, il y avait quelque chose à voir. A côté de cela, mon père se faisait une joie de nous emmener dans les musées, les galeries et rencontrer des artistes locaux, toujours dans l’idée de nous ouvrir, ma sœur, mon frère et moi, à une réflexion personnelle, et essayer de nous ouvrir sur les autres. Mon père étant psychiatre, le dialogue, la réflexion, a toujours été quelque chose qui a été posée.
En baignant dans les livres, je suis parfois tombé sur des choses dont je n’avais pas forcément l’âge pour les lire, ou certaines gravures ou photos qui n’étaient pas de mon âge mais, pour le coup, au niveau de la pudeur ou l’immaturité, j’ai tout de suite pris un avantage par rapport aux gens de mon âge ; j’ai entre-aperçu la nudité rapidement sans honte, comme la beauté humaine et non pas comme une vulgarité.
Une fois mon bac en poche, je me suis inscrit en fac d’histoire de l’art à la Sorbonne à Paris. Je ne suis resté que trois semaines car me retrouver au milieu de 700 personnes dans un amphi, ce n‘est pas idéal. J’ai décidé de m’inscrire dans une école privée où l’on se retrouve en plus petit comité, à l’IESA, avenue de l’Opéra, à 50 m du Louvre. On allait trois à quatre fois par semaine au Louvre ou à Orsay et on avait des intervenants remarquables, des égyptologues, des critiques d’art, etc.
On bénéficiait d’un système en alternance. J’ai donc fait un premier stage pendant un an chez le galeriste Elie Szapiro, spécialisé en livres et objets judaica, objets anciens et dans l’École de Paris. L’année suivante, j’ai essayé auprès des commissaires priseurs mais ça ne m’a pas intéressé, le rapport humain m’a manqué. J’ai alors fait un stage dans un centre culturel dirigé par une association. On m’a donné les clés et j’ai du me débrouiller : je me suis retrouvé tout de suite en charge de la mise en place des expositions, la communication, etc. Je n’étais pas prêt et j’ai donc appris sur le tas.
Une fois l’école terminée, j’ai créé avec mon frère une galerie à Paris dans le IXème arrondissement, spécialisée en l’École de Paris et en Symbolisme. Désabusé par la vie parisienne, j’ai décidé de revenir m’installer à Tours. J’ai emménagé près d’ici et j’ai vu que cet espace, qui était une galerie, était à céder. Deux mois plus tard je signais et m’installais à l’âge de 24 ans. A ce moment là, l’activité culturelle à Tours était endormie. C’était assez ambitieux, arrogant de ma part. Et depuis sept ans, je suis ici.

Pourquoi « 0Z’Art Galerie » ? Je ne sais pas très bien. Etant intéressé par le primitivisme, le symbolisme, le romantisme, et puis, la culture du fantastique, de l’onirisme, m’a toujours animé dans les œuvres graphiques. Le jeu de mot aussi. Je suis également un grand passionné de Gainsbourg, c’est une référence à l’interjection « Aux armes… ».
Mais je voulais surtout désacraliser le fait que souvent les galeristes donnent leur nom à leur galerie. Je ne voulais pas que ce soit mon nom qui soit affiché mais ma ligne de conduite. Être galeriste, certes, c’est présenter sa sensibilité mais ce n’est pas se mettre soi en avant. Ce que je veux faire ici, c’est effectivement montrer ce que j’aime, mais le faire découvrir et aider les gens à aiguiser leur regard, à s’intéresser à un ensemble d’œuvres et non pas à moi.

Quelle est la ligne artistique de votre galerie ? L’onirisme, le fantastique, une espèce d’humour surréaliste. J’ai envie que l’on rêve, que les gens s’enivrent de ce qu’ils voient, qu’ils laissent un peu de côté leur quotidien et qu’ils aient une réflexion par rapport à leurs sentiments, leurs émotions, leurs rêves. Ici, j’ai des réinterprétations de dessins de Bruegel, ce sont des choses qui me faisaient peur quand j’étais gamin mais qui me fascinaient également, et c’est ce que j’ai envie de présenter.
Je travaille avec beaucoup d’associations locales pour différents festivals : Désirs Désirs, (3 éditions) ainsi que 6 éditions du festival À Tours de bulles (avec des expositions de planches de BD originales) et le festival Mauvais Genre avec, l’année dernière, une grande exposition sur « Les maîtres de la bande dessinés » et leurs planches originales (Franquin, Toppi, Moebius, Hugo Pratt, Cuvelier, Uderzo, Mezières….).

Ces artistes, c’est vous qui allez vers eux ? Quand je me suis installé en 2010, même si mon père m’avait présenté des artistes locaux, je ne savais pas qui exposer. Il se trouve que mon prédécesseur de la galerie s’était engagé pour participer à Photofolies au moment où il me l’a vendue. J’ai donc exposé tout de suite deux photographes tourangeaux. Le jour du vernissage, j’ai eu 400 à 500 personnes. Ça a été une très bonne surprise. Après, j’ai organisé une exposition avec le photographe Bernard Descamps (1) qui a très bien fonctionnée aussi.
J’ai rencontré à ce moment là José Maria d’Errico, un architecte argentin vivant à Tours. Il m’a parlé d’un artiste argentin Jorge Gonzalez Perrin, qui avait exposé au château de Tours en 2006. J’avais beaucoup aimé. Il m’a proposé une collaboration avec cet artiste. Et grâce aux contacts de ces deux artistes, j’ai croisé d’autres artistes argentins. Une collaboration très régulière est née avec des artistes d’Argentine qui eux-mêmes m’ont donné d’autres contacts d’artistes argentins vivant en France. Ils ont une approche différente des arts plastiques, plus tournée vers le fantastique, et même s’il y a du morbide, de la brutalité, c’est toujours amené avec de l’humour. Il y du cynisme, du sarcasme et l’on s’en amuse. Ça me plait beaucoup.
Voici quelques années, j’ai également travaillé avec d’autres artistes d’Amérique du Sud, un artiste de République Dominicaine, un Équatorien et un Brésilien. En parallèle, j’ai toujours travaillé avec des artistes locaux comme Dominique Spiessert. Il a une approche très onirique du travail, très rabelaisienne, la collaboration était donc évidente. J’avais organisé aussi une exposition avec Didier Frappier, photographe tourangeau, 4 ans avant celle que le château de Tours lui a consacrée. Je travaille toujours avec lui et je le représente. J’ai organisé aussi une exposition d’un photographe américain, Sean Smuda. Il a une approche très métaphysique de la photo. La ligne artistique de la galerie est très ouverte, mais j’ai vraiment beaucoup d’affinités avec l’art graphique Argentin.
Je suis assez orienté sur le dessin et la gravure. Je travaille également beaucoup avec la photographie même si c’est un médium que je connais assez mal. Ça me fascine cette façon de saisir un instant et de le sublimer. J’arrive à mettre la photographie en parallèle avec le dessin, même si le dessin est une projection de son esprit, on a quelque chose de précis. Même chose pour la gravure, on a quelque chose de figer également.

Combien d’artistes représentez-vous actuellement ? Une quinzaine a peu près. Pendant les quatre premières années, j’organisais une exposition par mois. C’était un rythme assez soutenu et je me suis rendu compte que certaines personnes les rataient, que c’était trop bref. Je fais donc trois expositions par an maintenant.
Dernièrement, j’ai fait une exposition sur Antonio Segui (2) et Julio Le Parc (3), et ça ne s’organise pas en quelques semaines. Je prends le temps d’organiser, et je fais venir des artistes importants et d’autres moins connus. Je suis pour la découverte et je ne veux pas mettre un artiste en avant. Je pense qu’il est intéressant et fondamental de montrer les artistes entre eux, les influences des uns et des autres, de les confronter. Cela aiguise le regard des tourangeaux sur les arts plastiques.

Votre galerie est-elle rentable ? Être galeriste aujourd’hui, c’est extrêmement compliqué ; le marché de l’art français est en déperdition. Il fut un temps où la classe moyenne pouvait acheter de manière assez régulière mais avec la crise financière, ce secteur en a souffert terriblement. Pour une tranche d’artistes cotés à partir de 10 à 15 000 € pièce, ça fonctionne très bien mais en dessous ils souffrent énormément. Le tout est d’être confiant sur ce que l’on propose et d’être patient.

Vous êtes installé dans une petite rue. Cela a-t-il des répercussions sur votre développement ? Peut être que je souffre un petit peu de cette exclusion mais en même temps, je suis là depuis sept ans et je m’en sors plutôt bien. Les médias me suivent. Les gens connaissent l’emplacement maintenant. Le public répond, se déplace quand j’organise un vernissage. Ma dernière exposition a bien fonctionné financièrement parlant et la fréquentation a été un succès assez important ; c’est celle qui m’a ramené le plus de monde depuis que j’ai ouvert. J’ai dû avoir 800 à 900 personnes environ. Il y a un intérêt réel à Tours pour les galeries même si Tours n’a pas encore tout à fait la culture de la galerie, les gens hésitent parfois à entrer.

D’une manière générale, qui sont les visiteurs de votre galerie ? Même si je suis dans une petite rue, il y a pas mal de fréquentation. Tout le monde entre, des jeunes, des personnes plus âgées, tout type de classes sociales. Il y a peut-être un manque au niveau des étudiants de l’école des beaux-arts et de la faculté d’histoire de l’art.

Qui sont les acheteurs ? Il y a des gens qui reviennent, ils apprécient des artistes, ils les suivent et achètent régulièrement. Et il y a ceux qui achètent sur un coup de cœur, complétement par hasard. Je propose des facilités de paiement. Je mets un point d’honneur à ce que chacun puisse s’offrir quelque chose. C’est très important pour moi. C’est pourquoi j’essaie d’avoir des prix abordables sur le marché de l’art à Tours, parfois en dessous de la valeur des œuvres. Je m’arrange avec les artistes.

Qui fixe le prix d’une œuvre ? Le galeriste ou l’artiste ? L’artiste me donne une fourchette et ensuite, je négocie avec lui en fonction de la réalité du marché de l’art en France et à Tours.

Tours est-elle une ville de collectionneurs ? Je pense que la plupart ont une tendance à se diriger vers Paris mais il y a quelques collectionneurs à Tours. Quand on ouvre une galerie, ce n’est pas facile d’entrer dans ce cercle mais à force, on se fait connaître et on arrive à capter leur attention.

Des projets ? Des envies ? Me diriger peut être vers un nouveau médium, le numérique, l’expérience vidéo ludique dans le monde de l’art plastique et du milieu artistique. Ce ne sont pas des œuvres qui s’achètent pour le moment. Mais ça amène une nouvelle réflexion ; c’est un medium actuel, et avec l’arrivée des casques virtuels, on peut faire des simulations en 3D. Ça ouvre de nouvelles perceptions par rapport aux arts graphiques. On a un nouvel outil artistique qui se dessine. Ce qui me permet de rappeler que deux artistes à Tours, Jean Roukas et Charles Hilbey, travaillent sur le sujet sous le nom d’Elefantcat. Et je vous invite à vous renseigner sur eux.

Oz’Art Galerie, 7 rue des bons enfants à Tours – contact@galerie-ozart.com

(1) Bernard Descamps (né en 1947). Biologiste de formation, il devient photographe dans les années 70. Ses photographies sont publiées pour la première fois dans la revue suisse Camera, en 1974. De l’Afrique à l’Islande, il explore la photographie sous toutes les formes, captant aussi bien les paysages, les villes que la population qui y vit. Mais bien plus que des paysages, Bernard Descamps photographie des situations poétiques. Oscillant entre rêve et réalité, ses images frôlent l’abstraction tout en révélant les présences qui habitent les lieux traversés.
(2) Antonio Segui (né en 1934, Argentine). Installé à Paris depuis le début des années 60,  Antonio Segui peint des toiles expressionnistes et caricaturales, avec des détails autobiographiques, à travers l’agitation urbaine. La figure de l’homme est omniprésente : elle constitue une foule  porteuse de nos phantasmes, de nos appréhensions et de nos rêves. « Pour moi ce qui importe dans ces images c’est que le spectateur soit actif : c’est à lui de créer l’histoire (…), autant de spectateurs autant d’histoires. L’image sert à imaginer, non ? ».
Le support papier a toujours été très présent dans son travail de peintre. En effet, toute son œuvre est fondée sur le dessin. Il dessine directement sur la surface, même les compositions les plus grandes et complexes. La technique est importante : encre de Chine et bitume sur papier, huile et graphite sur bois peint découpé, encre lithographique et huile, huile sur photographie et collage sur bois…Utilisant le fusain, le pastel, le crayon ou la plume, il fait vivre un monde coloré et graphique qui semble surgir de l’univers de la bande dessinée. Il a également réalisé des fresques, céramiques et sculptures en acier peint monumentales.
(3) Julio Le Parc (né en 1928, Argentine). Julio Le Parc arrive à Paris en 1958 où il commence à créer avec des matériaux simples : carton, lamelles de plastique ou métal, fil, bois, parfois un petit moteur, des lampes. Précurseur de l’art cinétique et de l’Op Art (art optique), il co-fonde en 1960 le GRAV, Groupe de recherche d’art visuel ; il cherche à produire un art en lien avec son environnement, tant perceptif que social. C’est un artiste engagé : il est expulsé de France en 1968 pour avoir participé à l’atelier populaire des Beaux-Arts. Défenseur des droits de l’homme, il a lutté contre les dictatures d’Amérique Latine. Personnalité entière, il refuse en 1972 une rétrospective au musée d’Art moderne de la Ville de Paris en la jouant à pile ou face.
Ses travaux sur le champ visuel, le mouvement, la lumière ou encore sur le rapport entre l’œuvre et le spectateur, correspondent à des questionnements très contemporains : l’engagement physique du visiteur, le trouble visuel ou la réduction/ amplification des formes. Il affirme sa volonté d’envisager un art pour tous, faisant participer le public, y compris les enfants, afin de susciter un émerveillement. « D’une manière générale, par mes expériences, j’ai cherché à provoquer un comportement différent du spectateur (…) pour trouver avec le public les moyens de combattre la passivité, la dépendance ou le conditionnement idéologique, en développant les capacités de réflexion, de comparaison, d’analyse, de création, d’action », a t-il dit.