Un monstre extraordinaire.

Il était une fois, au cœur de la forêt, un cyclope géant…

1969. Milly-la-Forêt, près de Fontainebleau. Jean Tinguely et Niki de Saint Phalle informent le maire de la construction d’une sculpture géante dans la forêt. Ce dernier leur conseille de ne demander aucune autorisation (le terrain est non constructible), qui leur serait refusée, leur faisant comprendre que lui-même fermera les yeux.

Alors, Jean Tinguely fait surgir de terre sa sculpture ; enfouie dans la forêt, elle nous projette dans une atmosphère étrange et merveilleuse. Ce monstre en béton, miroirs, rouages et métal, appelé au début « Monstre de la forêt » puis « Tête » et finalement Cyclop, s’élève à 22,5 m de haut et pèse 300 tonnes.

Cyclop s’apparente à une tête sans corps, avec un œil unique qui bouge de gauche à droite, une énorme oreille, une bouche d’où ruisselle de l’eau sur une langue toboggan. Un mécanisme fait rouler des sphères de métal dans des tubes géants qui traversent le visage du monstre.

D’autres artistes, amis de Jean Tinguely, ont participé à sa réalisation. A commencer par la face du Cyclop conçue par Niki de Saint Phalle : recouverte de milliers d’éclats de miroirs qui scintillent et réfléchissent les mouvements naturels des arbres, des nuages, des visiteurs, les ombres et les lumières, le jeu de l’eau sur la langue du Cyclop, instaurant un dialogue permanent entre l’œuvre et la nature environnante. Puis, Tinguely fait appel à une quinzaine d’artistes pour collaborer à cette construction. Il permet ainsi la réunion de plusieurs dizaines d’œuvres d’art en un même lieu : compressions de César et Accumulation d’Arman côtoient une Jauge de Jean-Pierre Raynaud, la face du Cyclop et une tour de faïence de Niki, un Pénétrable sonore de Jesus Rafaël Soto, les hommages à Marcel Duchamp, Louis Nevelson ou Kurt Schwitters. Tout en haut de la structure, un bassin d’eau bleu est un hommage à Yves Klein, mort en 1962. Toutes ces œuvres apportent à la structure sa richesse esthétique, offrent au spectateur une vision de l’histoire et rassemblent les grands courants artistiques de son temps : Nouveau Réalisme, Art cinétique, Art brut, etc.

Le Cyclop est une œuvre appelant autant à la contemplation qu’à la participation. Le visiteur est amené à évoluer et interagir dans une structure labyrinthique abritant une trentaine d’œuvres, de multiples compartiments et recoins mystérieux sont desservis par un dédale d’escaliers, des passerelles et des plates-formes, à la rencontre des rêves des artistes, de leurs colères, de leurs interrogations. C’est un parcours initiatique et ludique où le spectateur devient acteur de ce qui se déroule sous ses yeux, actionnant des machines, déclenchant des sons, s’intégrant aux œuvres mêmes : œuvre sonore, œuvre ludique, œuvre interactive, œuvre architecturée, œuvre collective, œuvre de réflexion…

Les travaux ont débuté en 1969. Il faudra dix ans pour ériger la structure et quinze ans pour la mise en place des contributions de chacun. Au début des années 1980 le site est découvert et suscite curiosité et malveillance. Ne pouvant pas lutter contre le vandalisme, Jean Tinguely, gravement malade, décide de faire don du Cyclop à l’Etat qui s’engage à en assurer la protection et la conservation.

Jean Tinguely disparaît en 1991. Niki de Saint Phalle termine la sculpture en respectant aux mieux les idées du sculpteur, les contributions de chaque artiste prennent place. L’œuvre est inaugurée en 1994 et ouverte au public.

« En travaillant dans la forêt, nous rêvons à une utopie et à une action sans limite (c’est illusoire je le sais) et notre attitude est celle de la Recherche de l’Acte Gratuit et Inutile. Et nous sommes très heureux comme ça, pourvu que personne ne nous empêche de travailler (comme des fous – ça va de soi). » Jean Tinguely