Merci fiston.

1964. Etats-Unis. Alors que Life Magazine consacre un article à l’artiste Roy Lichtenstein, le journaliste s’interroge « Est-ce le pire artiste en Amérique ? ». Le peintre avait lui-même déclaré quelques mois plus tôt, sans doute par provocation, vouloir faire un art « si méprisable que personne ne voudra l’accrocher ».

Les débuts de Roy Lichtenstein ont été difficiles. Jusqu’en 1960, il a beaucoup de mal à être pris au sérieux : son atelier était rempli de toiles que personne ne voulait acheter. Mais le déclic vient de son fils qui le met sur la piste qui va faire sa gloire et sa fortune.

En 1961, d’après la légende (confirmée par ses biographes), son fils lui lance un défi : « I bet you can’t paint as good as that, eh dad ? » (Je parie que tu ne peux pas peindre aussi bien que ça, hein papa ?) en lui montrant un dessin de Mickey ! Look Mickey est sa première peinture représentant des personnages de cartoons. L’image originale est tirée d’une planche où Donald annonce à Mickey une grosse prise, alors que l’hameçon est accroché à sa propre queue. Lichtenstein retravaille l’image en fluidifiant ses lignes ; les composantes sont réduites à l’essentiel – un dessin épuré et de grands aplats de couleurs primaires. Le texte, qui se trouvait sous le dessin, est raccourci et placé dans une bulle. Ainsi, l’intervention de l’artiste est à peine perceptible : elle ne consiste pas à ajouter des éléments mais au contraire à en retirer. C’est un succès ! Lichtenstein a trouvé sa voie, c’est l’Amérique des comics et de la société de consommation triomphante.

Si ses peintures inspirées de planches de bandes dessinées sont les plus connues, elles ne représentent pourtant qu’une courte période de sa carrière. Mais il a réussi à inventer son style personnel en soulignant très fortement les contours de ses personnages par un trait épais et en utilisant les couleurs primaires de l’impression, cyan, magenta et jaune. Cependant lignes, couleurs, traits noirs ne suffisent pas. L’artiste ajoute le style japonais : dessin raffiné, sans nuances de formes ou d’ombres. L’idée lui vient aussi du pointillisme mais avec l’efficacité américaine. Pas comme Paul Signac ou Georges Seurat qui avaient la patience de piquer chaque point avec un pinceau sur la toile ; Lichtenstein a compris qu’il doit utiliser une autre méthode, plus rapide, plus régulière et plus industrielle. Il applique le « Ben-Day dots ». Inventé par Benjamin Day, ce procédé d’imprimerie consiste à mettre sur papier une série de points ; ces cercles minuscules apportent du relief et créent un semblant de perspective. Et si Lichtenstein a reconnu que son travail empruntait très largement aux comics, il a considéré qu’il allait bien au-delà. En recadrant l’original, il lui a donné une existence propre permettant une nouvelle découverte de celui-ci : « Plus mon travail se rapproche de l’original, plus il est lourd de sens. ».

Bon nombre de critiques, surtout dans les années 1960, ont contesté l’originalité et même l’intérêt de ses toiles. En 1963, un critique du New York Times titre son article : « Lichtenstein : sans aucun doute le triomphe du banal ». En tout cas, le mérite de l’artiste est d’avoir initié et permis la rencontre de deux univers et de créer une esthétique inédite entre des sources commerciales et les beaux-arts.

En 1962, Leo Castelli expose ses œuvres dans sa galerie. La réussite est immédiate, toutes les pièces sont vendues avant même l’inauguration. Malgré la notoriété que lui apportent ses peintures, l’artiste continue à expérimenter toutes sortes de thèmes et de supports tels que la céramique, l’estampe, la sculpture, le textile… A partir de la fin des années 1960, ses œuvres se réfèrent de plus en plus souvent aux peintres de l’histoire de l’art.

« Je veux cacher la trace de ma main. » Roy Lichtenstein