L’homme qui murmure à l’oreille de son bras.

Le corps est pour l’artiste Australien Stelarc un site d’expérimentation radicale, la matière première de son art. Entre 1976 et 1988, il a testé ses limites et celles de sa peau à travers plusieurs performances ; il s’est suspendu nu, dans des galeries d’art ou dans la nature, par l’intermédiaire de crochets glissés à même la peau afin d’éprouver l’élasticité de sa peau. Lors de ces « suspensions », l’artiste évoquait son corps comme un « objet sculptural ». Ces performances étaient inspirées par les cérémonies rituelles des peuples amérindiens et de la caste des Sadhus en Inde.

Depuis les années 1980, Stelarc a orienté ses recherches vers d’autres expériences, des expérimentations d’hybridation du corps, à travers l’électronique ou les prothèses robotiques. En 1996, pour Ping Body, il s’est connecté à Internet par l’intermédiaire de capteurs fixés sur lui : les internautes pouvaient envoyer des signaux qui le faisaient physiquement réagir – bondir par exemple – en direct. Il s’interroge depuis sur notre société high-tech et l’impact qu’ont les révolutions technologiques sur nos corps. Il pense qu’il est temps pour l’homme de se coupler à la technologie car c’est seulement en modifiant l’architecture du corps qu’il deviendra possible de réajuster notre conscience du monde.

Stelarc met alors au point des sculptures en métal qui métamorphosent son corps en mutant de science-fiction. The Third Hand (« La troisième main ») ressemble à une prothèse articulée que l’artiste enfile sur son bras droit. Ce membre mécanique peut être programmé à distance et renvoie la question de l’autorité de chacun sur son propre corps à un monde révolu. L’objectif du performer est de dépasser les limites d’un corps qu’il juge dépassées. Parallèlement à des gestes volontaires, Stelarc devient, à travers sa Third hand, l’objet de mouvements programmées indépendants de sa volonté ou encore d’autres résultant de signaux envoyés par les vibrations musculaires de ses jambes.

Pour l’artiste, nous sommes et avons toujours été des cyborgs. Il ne croit pas à l’humain comme une entité singulière et autonome car nous sommes conditionnés par le milieu dans lequel nous vivons ; ce ne sont pas les technologies qui sont au service de l’homme, mais il faut adapter l’homme aux technologies. Et Stelarc poursuit sa quête…

2007. Stelarc se fait implanté sur son avant-bras gauche une troisième oreille, The Ear on Arm(« l’oreille sur le bras ») (1) ! Il voulait d’abord se la greffer sur la joue mais l’endroit n’était pas propice d’après les médecins. Deux opérations ont été nécessaires, dont on peut suivre les différentes étapes sur son site internet. Il lui a fallu treize ans pour concrétiser son rêve et convaincre une équipe de chirurgiens de réaliser l’opération. Avant de se faire implanter l’oreille, il en a fait pousser sept en laboratoire ; les cellules poussaient sur un modelé d’oreille en polymère qui se biodégradait au fur et à mesure. Mais cette solution n’a permis d’obtenir qu’une petite oreille avec une très courte durée de vie.

L’oreille définitive est une structure poreuse qui permet aux cellules de la peau de pousser à l’intérieur, cette oreille finissant ainsi par faire biologiquement partie de son bras. Et si le performeur désire tant une troisième oreille, c’est pour une utilisation bien précise : « Cette oreille n’est pas pour moi, j’en ai déjà deux bonnes pour entendre. Cette oreille est un dispositif d’écoute à distance pour les personnes dans d’autres endroits. » L’artiste entame alors la dernière phase de son projet : il veut en effet équiper sa troisième oreille d’un micro relié à Internet ainsi que d’un GPS. Des internautes pourront ainsi intercepter en temps réel via le site de l’artiste, la bande-son de son « extra-ear ». The Ear on Arm deviendra un organe accessible à tous de n’importe quel endroit.

Comme toutes les nouvelles technologies, elles ont un impact sur les limites. Mais à aucun moment Stelarc ne traite la notion d’éthique. Comme de nombreux artistes de sa génération, il affirme ni ne prendre une position éthique ni une position politique dans son travail. Pour lui, ses performances sont des actions « technico-poétiques » sans conséquence politique ou sociale. « De plus en plus, les gens deviennent des portails internet », a-t-il dit à la Australian Broadcasting Corporation. « Imaginez que je puisse entendre avec les oreilles de quelqu’un à New York, imaginez qu’au même moment je puisse voir avec les yeux de quelqu’un à Londres ».

« Ne prête à la louange qu’une oreille ; ouvre les yeux à la critique » André Gide (1869-1951).

(1) Stelarc, Extra Ear, 2006. Photo Nina Sellars.