L’art contre la barbarie et la mort.

1970. Venise. Le peintre Zoran Music commence une longue série intitulée Nous ne sommes pas les derniers (1) à laquelle il va se consacrer pendant plusieurs années. Ce titre apparaît énigmatique ; aucun indice ne permet d’identifier ces trois figures maigres et grimaçantes qui ressemblent à des fantômes et dont les gestes semblent s’être figés.

L’espace du tableau est dénué de perspective et de décor. La frontalité des figures et le plan serré forcent l’implication du spectateur ; nulle échappatoire, la confrontation inévitable et violente met le spectateur mal à l’aise. Le cadrage à mi-corps des personnages et le point de vue en contre-plongée sur les mâchoires renversées donnent par ailleurs l’impression d’être à hauteur des yeux d’un enfant, renforçant l’horreur de la vision.

1944. Venise. Accusé d’appartenir à la Résistance, Zoran Music est arrêté à Venise et déporté à Dachau. Il a raconté bien plus tard le voyage vers le camp passant par Trieste et Udine, les wagons, les SS, et à l’entrée du camp, la vision de la grille aux lettres de fer Arbeit macht frei. Cela, d’autres déportés, d’autres rescapés l’ont aussi raconté.

Ce qui distingue Music de ces témoins est que, au moment où il est arrêté, c’est un artiste qui maîtrise son métier et auquel les circonstances permettent de dessiner ; en effet, dans les semaines qui précèdent la libération du camp, l’artiste, malade, est enfermé à l’infirmerie du camp où, par crainte de contagion, les SS entrent rarement. C’est là qu’il dessine ce qui l’environne, sur des feuilles de papier volées : les déportés agonisants, les tas de cadavres, les pendus, les crématoires, de très rares portraits. « Je dessinais comme en transe, m’accrochant morbidement à mes bouts de papier. J’étais comme aveuglé par la grandeur hallucinante de ces champs de cadavres. Tout en dessinant, je m’agrippais à mille détails. Quelle tragique élégance dans ces corps fragiles ! Des détails si précis : ces mains, ces doigts minces, les pieds, les bouches entrouvertes dans la tentative extrême de happer encore un peu d’air. Et les os recouverts d’une peau blanche, à peine un peu bleui. Et la hantise de ne point trahir ces formes amoindries, de parvenir à les restituer aussi précieuses que je les voyais, réduites à l’essentiel. »

Revenu des camps, il enfouit ses terribles souvenirs pendant 25 ans (« Je savais que cela devait sortir, je ne savais pas comment ») et peint des paysages paisibles. C’est seulement en 1970, à 61 ans, qu’il franchit le pas. Pour cela, il s’appuie sur la trentaine de dessins réalisée à Dachau qu’il a pu conserver. Toutefois, il transforme ses souvenirs pour les doter d’une plus grande portée. D’une part, il leur donne une dimension universelle en gommant tout élément de contexte et de narration ; il n’y a aucun indice de lieu, aucun repère temporel. D’autre part, la technique picturale employée exprime en elle-même que ces tragédies restent indescriptibles et irreprésentables : il y a peu de peinture, la palette est réduite, les formes sont esquissées et les contours flous. Ce tableau semble avoir de la peine à émerger et déjà être sur le point de disparaître. Image fragile et éphémère qui signifie bien la difficulté de représenter ces horreurs.

« Camarades, je suis le dernier ! » avait crié un compagnon de détention de Primo Levi, pendu juste avant la libération du camp d’Auschwitz. Comme lui, Music rappelle que « Lorsque nous étions dans le camp, nous nous disions souvent que ce genre de chose ne pourrait plus jamais se produire : « nous étions les derniers » à qui cela arriverait. (…) Et je croyais vraiment que tout ce que nous avions vécu là était une chose du passé. Mais ensuite, le temps passant, je vis que le même genre de chose commençait à se produire partout dans le monde : au Viêt-Nam, dans le Goulag, en Amérique latine, partout. Et je me rendis compte que ce que nous nous étions dit alors que nous serions les derniers n’était pas vrai. Ce qui est vrai, c’est que nous ne sommes pas les derniers. »

« Pour arriver à ma peinture, la vraie, il me fallait traverser la terrible expérience de Dachau. » Zoran Music expliquant son désintérêt pour la première période de sa peinture.

(1) Zoran Music (1909-2005), Nous ne sommes pas les derniers, 1970. Huile sur toile, 65 x 81 cm. Musée des beaux-arts de Caen.