La vérité n’est pas dans l’œil de celle qui la regarde.

1933. Etats-Unis. 14 millions de chômeurs. La plupart dérivent sans but, vivant dans les rues.

De 1935 à 1939, Dorothea Lange sera l’une des photographes attitrées de la Farm Security Administration, organisme créé pour assister les pauvres et les chômeurs, et, surtout, pour attirer l’attention du grand public sur la gravité de leur situation. Le responsable du programme, Roy Stryker, laisse toute attitude à ses photographes : le sujet économique et social est imposé, mais libre à eux d’utiliser leur sensibilité artistique et leur compassion pour rendre compte de ces vies brisées.

Mars 1936. Californie. Dorothea Lange longe un camp de ramasseur de pois où 2 500 personnes s’entassent dans des conditions misérables. En 1960, la photographe racontera qu’elle a tout de suite remarqué une femme, assise sous une tente de fortune, entourée de ses sept enfants. La récolte avait gelé sur pied, il n’y avait pas de travail et la famille n’avait à manger que les oiseaux chassés par les enfants ; cette femme ne pouvait plus partir puisqu’elle venait de vendre les pneus de l’auto pour acheter de la nourriture. Dorothea Lange passe seulement dix minutes avec elle, mais les photos qu’elle prend au cours de cette rencontre attirent l’attention de tout le pays. La photographe transmet alors ses images à Washington, où les autorités font envoyer 10 000 kg de nourriture dans le camp. Elle les publie aussi dans le San Francisco News, et la photo Migrant Mother (Mère migrante) (1) devient une icône : une femme au visage marqué (elle a 32 ans) et au geste inquiet, qui serre contre elle ses trois enfants en haillons. Aux yeux des Américains, cette mère est une héroïne proche de Ma Joad, la Mère Courage des Raisins de la colère de John Steinbeck.

Mais, la Migrant Mother, la vraie, n’a jamais correspondu à sa légende, et n’a jamais apprécié d’être réduite à un symbole. Son nom n’émergera que quarante ans plus tard. En 1979, Florence Owens Thompson écrit elle-même à un journal pour dire tout le mal qu’elle pense de l’image qui l’a représentée. Elle n’était pas vraiment une migrante, puisqu’elle résidait déjà en Californie quand la Dépression a frappé. Elle n’était pas une Américaine blanche chassée de sa ferme par la crise, mais une Indienne de la tribu Cherokee, née en 1903 dans une réserve de l’Oklahoma – où sa tribu avait atterri après avoir été dépossédée de ses terres.

Les souvenirs de Dorothea Lange se révèlent donc inexacts. En effet, le jour de la photo, Florence Owens n’habite pas dans le camp, elle s’y est juste arrêtée avec sa famille le temps de faire réparer sa voiture – dont elle n’a jamais vendu les pneus mais pour réparer le radiateur ! Et elle en partira sans profiter de l’argent envoyé par la FSA. Ce qui est vrai, en revanche, c’est que cette mère de sept enfants (elle en aura dix) était pauvre à l’époque, et qu’elle l’est restée. Par la suite, l’une de ses filles déclarera qu’elle était « l’épine dorsale de notre famille. Elle se débrouillait toujours pour que nous ayons quelque chose. Elle se privait parfois de nourriture pour que nous ayons à manger ».

En 1979, Florence vit dans un mobile home, et se sent trahie par la photographe et exploitée : « Je regrette qu’elle ait pris ma photo. Je ne peux pas en tirer un seul centime. Elle ne m’a jamais demandé mon nom. Elle a dit qu’elle m’enverrait une copie et elle ne l’a jamais fait.» L’image n’a jamais plus à Florence Owens ni à ses enfants, embarrassés d’être réduits à des victimes.

En 1983, Florence Owens est atteinte d’un cancer. Ses enfants, ne pouvant payer ses notes d’hôpital font appel au public. L’avalanche de dons et les lettres les submergent. « Aucun d’entre nous n’avait vraiment compris à quel point la photo de maman avait touché les gens, a déclaré Troy Owens. Je crois qu’on la voyait de notre point de vue : pour maman et nous, la photo avait toujours été une malédiction. Quand toutes ces lettres sont arrivées, je crois qu’elle nous a donné un goût de fierté. » Florence Owens Thomson est morte quelques mois plus tard, à l’âge de 80 ans.

« On devrait employer l’appareil photo comme si demain on devenait aveugle » Dorothea Lange.

(1) Dorothea Lange (1895-1965), Migrant Mother, 1936.