La baignoire du dictateur.

30 avril 1945. Munich, 16 Prinzregentenplatz. Ce cliché n’a rien d’étonnant en lui-même, il nous montre une jeune femme, saisie en pleine intimité, prenant un bain, pensive et d’un air énigmatique. Elle n’est autre que la photographe américaine Lee Miller qui travaille alors pour le Vogue britannique comme correspondante de guerre.

Après avoir baroudé en Autriche, en Allemagne, et visité les camps de concentration de Buchenwald et Dachau, elle arrive à Munich accompagné de David Scherman, photographe chez Life. Ils sont chargés de suivre l’avancée des troupes américaines dans l’Europe occupée. Ses clichés de camps de concentration choquent en donnant à voir des amas de cadavres passés par les chambres à gaz : ces images seront parmi les premières à révéler l’horreur de l’Holocauste. Et tellement violentes que la photographe devra confirmer l’authenticité de ses photographies pour qu’elles soient publiées !

Lee Miller arrive alors à Munich avec les troupes américaines de la 45e division. La ville vient de tomber aux mains des alliés, et Hitler s’est suicidé quelques heures plus tôt dans son bunker. Et c’est par hasard que Lee et David découvrent au 16 Prinzregentenplatz l’appartement abandonné du Führer, le fameux « nid d’aigle ».

Dans une lettre à la rédactrice de Vogue, Lee Miller racontera son séjour dans l’appartement du dictateur : « L’endroit était en parfait état. L’électricité et l’eau chaude fonctionnaient. Il y avait même un réfrigérateur électrique. Il n’était pas suffisamment vide pour être « loué » en l’état, mais un quart d’heure de ménage pour dépoussiérer les tasses aurait suffi pour le mettre à disposition d’un nouveau locataire à qui la présence de draps et de vaisselle marqués « A. H. » ne gênerait pas ». Ils décident de s’y installer quelques jours et d’y prendre leurs aises.

En période de guerre, difficiles de trouver des moments pour profiter pleinement d’une salle de bain. Les deux photographes préparent alors minutieusement une véritable mise en scène pour immortaliser cet instant d’intimité. Lee en profite pour quitter l’uniforme et retrouver sa féminité. Elle n’hésite pas à poser nue dans une salle de bain en apparence ordinaire : son uniforme a été jeté à la va-vite sur la chaise et les bottes couvertes de boue ont laissé des traces sur le tapis de bain, symbole de l’empreinte des camps laissé chez le führer ! Sur le bord de la baignoire est placée une photographie de Hitler qui surveille la pièce ; c’était en fait le portrait officiel placé dans les écoles et les locaux administratifs en 1938/1939. Au premier plan, une statuette en céramique lui renvoie son regard, le bras droit levé. Les deux reporters connaissent la démesure nazie, sa violence ; avec les pieds de la chaise et de la tablette, David Scherman a introduit l’image subliminale d’une croix gammée qu’on ne peut plus dès lors quitter des yeux. Alors la svastika nazie se fond partout, sur le tapis, entre le carrelage, sur les robinets muraux. Si bien que Lee Miller devient un détail encombrant du tableau qui n’aura fait oublier qu’un bref instant la sombre banalité d’Hitler. Cette photographie évoque aussi l’obsessive « hygiène esthétique » du parti national-socialiste.

Au premier regard, si la photo semble réaliste, elle ne laissera pas dupe la journaliste et critique d’art américaine Carolyne Burke qui en soulignera sa mise en scène. Le décor travaillé fait penser à ceux qui ont disparu dans les « salles de bain» des camps de la mort. C’est aussi une façon symbolique pour Lee de se nettoyer des horreurs de cette guerre. Surtout que Lee Miller faisait partie de ces artistes dits dégénérés par le gouvernement nazie (ancienne surréaliste, elle a été la muse et l’élève de Man Ray) et c’est elle qui profane si scrupuleusement la demeure du Führer. Toujours est-il que ce cliché choc ne laisse, hier comme aujourd’hui, pas indifférent.

« J’ai pris quelques photos des lieux et passé une bonne nuit de sommeil dans le lit d’Hitler. J’ai même ôté la crasse de Dachau de sa baignoire » Lee Miller. (

(1) David Sherman, Lee Miller in Hithler’s bathtub, 30 avril 1945.